Il y a quatre mois, nous avons commencé une série inédite sur l’énergie.
Pourquoi parler d’un roi d’Angleterre qui interdit le charbon en 1306 et que personne n’écoute ? Ou d’un ingénieur de Brooklyn qui invente la climatisation pour sécher de l’encre d’imprimerie ? Ou d’un hiver si rude qu’il précipita une révolution ?
Dix épisode, qui traversent des siècles, sautent entre les continents… Pourquoi une entreprise de performance énergétique, qui pose et pilote du BACS, des GTB… publie-t-elle des articles sur Édouard Ier, le GIEC ou les compteurs d’Edison ?
La réponse tient en une conviction : on ne pilote bien que ce qu’on comprend.
Notre métier consiste à transformer l’énergie en confort au meilleur coût ; c’est mieux de savoir d’où vient cette énergie, ce qu’elle a coûté à apprivoiser, et ce qui se joue derrière chaque degré. Alors Foorier raconte, vulgarise, remet en perspective. Pour vous apprendre des choses, et pour en apprendre nous mêmes, car ce métier est un apprentissage permanent, des deux côtés de l’écran.
Pour ce dernier épisode, nous avons remis nos dix histoires dans l’ordre, et un guide s’est imposé de lui même.
En 1789, l’année même où Paris prenait la Bastille, un chimiste français publiait le principe que la postérité résumera d’une formule : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.
Antoine Lavoisier parlait de la matière ; la physique étendra le principe à l’énergie, et notre série entière tient dedans. Le charbon devient chaleur, la chaleur devient confort, le confort devient santé, et parfois, mal gouvernée, l’énergie se transforme en fumée, en canicule ou en facture.
L’énergie, sa science et son compteur
Tout commence par une flamme, il y a 400 000 ans, et pendant une durée vertigineuse, il ne se passe presque rien : se chauffer, c’est faire du feu. Le vrai basculement tient en un siècle et demi. En 1859, un certain Edwin Drake, que tout le monde prend pour un illuminé, fore le premier puits de pétrole commercial en Pennsylvanie. En 1882, Thomas Edison allume à New York la centrale de Pearl Street, et l’électricité entre dans les foyers. Notre grand état des lieux des énergies raconte cette accélération et ce qu’elle a produit : un monde où le charbon régnait encore sur un tiers de l’électricité en 2024, et où 2025 a vu, pour la première fois depuis un siècle, les renouvelables le dépasser. Ce charbon des fours à chaux de Londres aura tenu sept cents ans.
L’énergie domestiquée, il a fallu apprendre à la compter. Le premier compteur d’Edison était chimique : deux plaques de zinc que des employés démontaient et pesaient en laboratoire, hors de tout regard du client, sur un appareil gradué en pieds cubes de gaz pour ne pas dérouter la clientèle. Les premières factures d’électricité de l’histoire furent donc exprimées dans l’unité d’une autre énergie. L’histoire de la facture d’électricité déroule la suite : la course au compteur honnête, puis le coup de génie français de 1956, quand l’économiste Marcel Boiteux invente le prix qui oriente la consommation, ancêtre direct de nos heures creuses.
Restait à comprendre ce que toute cette combustion transformait d’autre. En 1985, dans une petite ville autrichienne nommée Villach, des chercheurs qui étudiaient chacun le réchauffement depuis sa fenêtre, l’atmosphère, les océans, les glaces, croisent leurs résultats et s’alarment ensemble. Trois ans plus tard naît le GIEC, cette machine diplomatique unique où 195 gouvernements, pétroliers compris, approuvent ligne par ligne l’état de la science du climat, prix Nobel de la paix à l’appui. Lavoisier, encore : le carbone brûlé ne disparaît pas, il se transforme, et il a fallu un siècle pour accepter de regarder en quoi.
La machine à transformer l’énergie en confort
Un bâtiment est exactement cela : une machine à transformer des kilowattheures en degrés, en air respirable et en bien-être.
Le chauffage d’abord, dont l’histoire croise étrangement le 14 juillet 1789. L’hiver 1788-1789 aligne 86 jours de gelée à Paris, record jamais égalé : à Versailles, le vin gèle dans les carafes du roi. Six mois plus tard, la Bastille tombe. Les historiens du climat ont fini par prendre cette coïncidence au sérieux : derrière la révolution politique, il y avait aussi, silencieux, un peuple qui avait eu froid, dans un royaume où l’on se chauffait comme quatre siècles plus tôt, un feu ouvert par foyer dont l’essentiel de la chaleur partait dans le conduit.
Le froid ensuite, né d’un malentendu magnifique. À l’été 1902, dans une imprimerie de Brooklyn, l’humidité fait baver les encres ; un ingénieur de 25 ans, Willis Carrier, conçoit une machine pour assécher l’air, et invente sans le chercher la climatisation moderne. L’humanité aime le froid : des glacières perses de l’Antiquité capables de conserver la glace en plein désert, jusqu’au monde climatisé d’aujourd’hui, avec ses vies sauvées et ses rues réchauffées. Comment traiter et piloter les bons systèmes de confort d’été ?
L’isolation, elle, fut longtemps affaire de bon sens : la longère qui tourne le dos aux vents d’ouest, l’étable sous le logis dont les bêtes chauffent le plancher. Puis la Reconstruction bâtit à toute vitesse des millions de logements sans un centimètre d’isolant, l’énergie ne coûtant rien, et il faudra le choc pétrolier pour que la France impose d’isoler, par l’arrêté fondateur de 1974. Notre histoire de l’isolation culmine à Regina, au Canada, où une maison expérimentale de 1977 se chauffait presque toute seule par moins 30 degrés. Comment faire baisser la facture du chauffage ?
Restait l’air, le plus discret de nos sujets et le plus ancien de nos combats. Sept siècles séparent l’interdiction impuissante d’Édouard Ier et le capteur de CO2 des salles de classe, en passant par un médecin bavarois de 1858, Max von Pettenkofer, dont le seuil de bonne aération servira de référence pendant plus de 150 ans. La boucle s’est refermée en 2023 : mesurer l’air est devenu obligatoire dans les écoles, puis en 2025 dans les maisons de retraite. Et ce fil noue tous les autres, car chaque solution engendre le problème suivant : le charbon a chauffé les villes et empoisonné leur air, la climatisation sauve des vies et réchauffe les rues, l’isolation économise la chaleur et confine les polluants. Tout se transforme, disait le chimiste ; l’art du bâtiment consiste à choisir en quoi.
Quand la température écrit l’histoire des gens
Car au bout de la chaîne, il n’y a ni kilowattheures ni coefficients : il y a des gens, et c’est par eux que notre série a commencé. Par les élèves. Dans les écoles.
Août 2003 restera l’épisode le plus grave de cette série. Pendant deux semaines, un dôme de chaleur s’installe sur la France et les nuits ne redescendent plus : environ 15 000 décès en excès dans le seul mois d’août, près de 20 000 sur l’année, 70 000 à l’échelle européenne. Et un chiffre qui a changé le regard du pays : 82% des victimes avaient plus de 75 ans. Cet été meurtrier se joue sans Isabelle Adjani et Alain Souchon (hélas !) : il fait comprendre à la France que le bâtiment est un équipement de santé publique ; de ce traumatisme sont nés le plan canicule et l’obligation d’une pièce rafraîchie dans les établissements accueillant nos aînés. 2026 nous apprendra qu’il faut aller plus loin.
La leçon dépasse nos frontières. Chicago en 1995, Vancouver en 2021, Londres en 2022, Phoenix en 2023 : notre tour du monde des canicules urbaines montre partout la même mécanique, une ville minérale qui stocke la chaleur le jour et la restitue la nuit, et des inégalités qui décident qui souffre. La canicule n’est jamais seulement une température : c’est la rencontre d’un climat, de bâtiments, d’habitudes et d’une organisation sociale.
Jusqu’aux salles de classe, enfin, où la chaleur attaque les apprentissages : des établissements devenus des bouilloires thermiques, trente élèves qui dégagent ensemble la puissance d’un radiateur de 3 000 watts, et une canicule qui contraignit la France, en juin 2019, à reporter les épreuves du brevet. Quand le thermomètre déplace les examens nationaux, le climat est entré dans le calendrier de la République.
Ce que nous avons appris ensemble
Pour utiliser le principe de Lavoisier une dernière fois :
- La Terre fournit l’énergie (qui “est notre avenir” 😉 avec le GIEC) ;
- le bâtiment la transforme en confort ;
- le confort se transforme en santé, en concentration, en dignité pour un pensionnaire d’EHPAD ou un élève de troisième.
Rien ne se perd dans cette chaîne, tout se transforme, en bien être quand elle est gouvernée, en gaspillage et en souffrance quand elle ne l’est pas. Et à chaque maillon, le progrès décisif a toujours porté le même nom : mesurer. Le compteur qui a rendu la facture honnête, le seuil de Pettenkofer qui a rendu l’air lisible, la porte soufflante qui a rendu l’étanchéité vérifiable. Édouard Ier avait un décret et des fours à briser ; il a échoué. Nous avons dorénavant des sondes, des données et des automatismes ; nous n’avons plus d’excuse. On ne gouverne que ce qu’on mesure.
Voilà pourquoi nous écrivons des articles sur l’énergie. Et nous continuerons de le faire. Parce que piloter un bâtiment, c’est se tenir au dernier maillon de cette chaîne de transformations, et qu’on tient mal un maillon dont on ignore l’aval. Parce qu’un client qui comprend décide mieux, et qu’un lecteur qui a souri en découvrant le compteur pesé d’Edison retiendra pour toujours pourquoi la mesure est une conquête. Et parce que nous apprenons nous mêmes à chaque article, ce qui est peut-être aussi la plus honnête des raisons d’écrire.
Il était une fois l’énergie : dix histoires, 400 000 ans, et une aventure qui continue chaque matin dans les chaufferies, les courbes de charge et les consignes de vos bâtiments. Le prochain épisode ne s’écrira ni à Versailles, ni à Brooklyn, ni à Regina : il s’écrit dans les réglages de vos bâtiments. Nous serions heureux de l’écrire avec vous. Merci de nous avoir lus.
