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  • Episode 4 –  Il était une fois… les types d’énergie pour l’électrification

    Episode 4 – Il était une fois… les types d’énergie pour l’électrification

    Revenons aux bases : état des lieux de l’énergie et de l’électricité

    L’énergie est ce qui permet à une société de se chauffer, de s’éclairer, de produire et de se déplacer. Depuis le premier feu de bois jusqu’aux fermes solaires de plusieurs gigawatts, l’humanité n’a cessé d’inventer de nouvelles façons de capter et de transformer l’énergie disponible autour d’elle. Chaque source a son histoire, sa puissance, ses atouts et ses limites. 

    Cet article passe en revue les grandes familles d’énergie, explique comment elles fonctionnent, ce qu’elles coûtent, ce qu’elles émettent, et quels pays s’appuient sur chacune. Il aborde ensuite les coûts, le stockage, les réseaux, la comptabilité du carbone, le lien entre énergie et développement, puis dresse une vue d’ensemble du mix mondial actuel.

    Un rappel utile : puissance, énergie et unités

    Deux notions se confondent souvent. La puissance est un débit, elle se mesure en watts. L’énergie est une quantité produite ou consommée dans le temps, elle se mesure en wattheures. Une centrale de 1 000 mégawatts qui fonctionne une heure produit 1 000 mégawattheures. Les ordres de grandeur montent vite. Mille watts font un kilowatt, un million font un mégawatt, un milliard font un gigawatt, mille milliards font un térawatt. À l’échelle d’un pays, on raisonne en térawattheures. La France a produit environ 536 térawattheures d’électricité en 2024.

    Une deuxième distinction est essentielle et souvent oubliée. L’électricité n’est qu’une partie de l’énergie consommée. À l’échelle mondiale, elle ne représente encore qu’environ un cinquième de la consommation finale d’énergie. Le reste sert surtout à produire de la chaleur et à faire rouler, voler et naviguer les transports, deux domaines largement dépendants des combustibles fossiles. La chaleur pèse à elle seule près de la moitié de la consommation finale mondiale. Autrement dit, décarboner l’électricité ne résout qu’une fraction du problème. C’est pourquoi la plupart des chiffres de cet article concernent la production d’électricité, sauf mention contraire, tandis que la transition énergétique se joue aussi ailleurs.

    Un repère pour finir. En 2024, le charbon restait la première source d’électricité de la planète avec 35 % de la production, suivi par le gaz naturel au delà de 20 %. Pour la première fois depuis les années 1940, les sources bas carbone ont couvert plus de 40 % de la production mondiale d’électricité, précisément 40,9 % en 2024. Un an plus tard, un cap est franchi. En 2025, les renouvelables ont dépassé le charbon dans la production mondiale d’électricité pour la première fois en un siècle, à 33,8 % contre 33,0 %.

    Les énergies fossiles : charbon, pétrole, gaz naturel

    Le charbon accompagne l’industrie humaine depuis longtemps. Il était déjà brûlé dans la Chine antique et en Europe médiévale, mais son usage change d’échelle au XVIIIe siècle avec la machine à vapeur, puis en 1882 avec les premières centrales électriques. Le pétrole connaît un décalage plus net. Utilisé sous forme de bitume dès l’Antiquité, il ne devient une industrie qu’à partir de 1859, avec les premiers forages en Pennsylvanie menés par Edwin Drake. Le gaz naturel, longtemps considéré comme un sous produit gênant de l’extraction pétrolière, s’impose surtout au XXe siècle avec les réseaux de gazoducs.

    Le principe est le même pour les trois. On brûle un combustible carboné, la chaleur produit de la vapeur ou entraîne directement une turbine, et cette turbine fait tourner un alternateur. Le charbon et le gaz servent massivement à produire de l’électricité.

    Le pétrole occupe une place à part. Il ne fournit plus que quelques pour cent de la production mondiale d’électricité, mais il reste le roi des transports. Sa densité énergétique élevée, autour de 45 mégajoules par kilogramme, et sa facilité de stockage en font le carburant idéal de la route, de l’aviation et du transport maritime. C’est aussi une matière première majeure de la pétrochimie, des plastiques aux engrais. Sa domination dans la mobilité explique pourquoi la transition énergétique reste inachevée hors du secteur électrique.

    Côté puissance et rendement, les centrales à charbon convertissent en général entre 33 % et 40 % de l’énergie du combustible en électricité. Les centrales à gaz à cycle combiné font mieux, jusqu’à 60 %, car elles récupèrent la chaleur des gaz d’échappement pour alimenter une seconde turbine. Ces centrales sont pilotables, autrement dit elles produisent à la demande. En 2024, le facteur de charge moyen du parc charbon américain était de 42 % et celui du gaz de 60 %.

    Sur le plan économique, les fossiles ont longtemps été imbattables. Une centrale à gaz coûte peu à construire, de l’ordre de 1 000 dollars par kilowatt, et se monte en un à trois ans. Leur talon d’Achille est le combustible, qui pèse lourd dans le coût final et varie au gré des marchés. À l’inverse, le charbon coûte plus cher à construire et reste très polluant.

    Sur le plan climatique, les fossiles dominent nettement les émissions. Selon le GIEC, sur l’ensemble du cycle de vie, le charbon émet une médiane de 820 grammes de CO2 équivalent par kilowattheure et le gaz à cycle combiné environ 490 grammes. À cela s’ajoutent d’autres pollutions. La combustion du charbon libère des particules fines, du dioxyde de soufre et des oxydes d’azote, avec un effet direct sur la qualité de l’air et la santé. Le gaz émet moins de particules, mais les fuites de méthane en amont pèsent lourd. Selon l’Agence internationale de l’énergie, le secteur de l’énergie a rejeté environ 145 millions de tonnes de méthane en 2024, soit plus du tiers des émissions de méthane d’origine humaine, dont près de 45 millions pour le pétrole et près de 35 millions pour le gaz. Le méthane est responsable d’environ 30 % de la hausse des températures depuis la révolution industrielle.

    Leurs atouts expliquent leur domination persistante. Les fossiles sont denses en énergie, faciles à stocker et à transporter, et pilotables. Ils occupent aussi peu d’espace au sol par unité d’énergie produite, un avantage rarement mis en avant. Leurs limites sont désormais bien identifiées. Ce sont des ressources finies, soumises à des tensions géopolitiques sur les prix, et responsables de la majeure partie des émissions du secteur énergétique. Leur avantage économique s’érode enfin. En 2024, l’électricité solaire était en moyenne 41 % moins chère que l’option fossile la moins coûteuse, et l’éolien terrestre 53 % moins cher.

    Quels pays s’appuient dessus. 

    En 2024, le charbon fournissait près de 60 % de l’électricité en Chine et environ les trois quarts en Inde. Ces deux pays concentrent l’essentiel de la production charbonnière mondiale. 

    En Europe, deux pays restent très dépendants du charbon : 

    • La Pologne en tirait encore autour de 60 % de son électricité, avec l’une des intensités carbone les plus élevées du continent, proche de 660 grammes de CO2 par kilowattheure. 
    • L’Allemagne, malgré un fort développement des renouvelables, conservait une part de charbon notable et une intensité carbone autour de 380 grammes en 2023, très supérieure à celle de la France. 

    Ces deux pays concentraient à eux seuls la majeure partie du charbon électrique de l’Union européenne. Fait notable, en 2025, la production fossile a reculé pour la première fois de ce siècle à la fois en Chine et en Inde, sous l’effet de l’essor du solaire et de l’éolien. Le gaz domine aux États-Unis, où il représente plus de 40 % de l’électricité.

    Le nucléaire

    La radioactivité est découverte à la fin du XIXe siècle, avec les travaux de Becquerel en 1896 puis ceux de Pierre et Marie Curie. La fission de l’uranium est démontrée en 1938. Le premier réacteur nucléaire de l’histoire est expérimental. Le 2 décembre 1942, à Chicago, l’équipe d’Enrico Fermi obtient la première réaction en chaîne contrôlée avec la pile Chicago Pile 1, un empilement de blocs de graphite et d’uranium installé sous les gradins d’un stade. Sa puissance ne dépassait pas quelques centaines de watts et son but était militaire, dans le cadre du projet Manhattan. L’usage civil viendra ensuite. La première centrale raccordée à un réseau ouvre à Obninsk, en Union soviétique, en 1954, et la première centrale commerciale, Calder Hall au Royaume Uni, entre en service en 1956.

    Le principe repose sur la fission des noyaux d’uranium. Cette réaction dégage une chaleur intense qui transforme de l’eau en vapeur, laquelle entraîne une turbine et un alternateur. Le réacteur ne brûle rien, il exploite l’énergie contenue dans le noyau atomique. Cette énergie est colossale à masse égale. Le combustible nucléaire contient de l’ordre d’un million de fois plus d’énergie par kilogramme que le charbon, même si un réacteur n’en exploite qu’une fraction. Cette densité explique la faible quantité de matière requise et la faible emprise au sol.

    Le rendement thermique d’une centrale nucléaire est proche de 33 %, comparable à celui d’une centrale thermique classique. Sa vraie force est ailleurs. Le nucléaire affiche le meilleur facteur de charge de toutes les sources, à 92,3 % aux États-Unis en 2024. Autrement dit, un réacteur produit de l’électricité presque en continu, ce qui en fait une source de base très fiable.

    Sur le plan économique, le nucléaire inverse la logique des fossiles. Il coûte très cher à construire, avec un coût dépassant souvent 7 000 dollars par kilowatt, mais peu à faire tourner, car le combustible pèse peu dans le coût final. L’exemple français est parlant. Si le Plan Messmer a permis de sortir 6 à 7 centrales en France par an dans les années 70, le développement de l’EPR Flamanville montre que le saut technologique n’a pas accéléré les chantiers !

    Sur le climat, le nucléaire figure parmi les sources les plus sobres en carbone. La médiane du GIEC sur cycle de vie est de 12 grammes de CO2 équivalent par kilowattheure, au même niveau que l’éolien. Depuis 1971, le nucléaire a évité l’émission de 72 milliards de tonnes de CO2 en remplaçant des centrales au charbon, au gaz ou au fioul. Ses pollutions sont d’une autre nature. La production de déchets radioactifs à vie longue impose une gestion sur des milliers d’années, et le risque d’accident grave, même faible, a des conséquences majeures.

    Après des années de blocage politique, le nucléaire connaît un regain d’intérêt. Sa production mondiale devait atteindre un niveau record en 2025. Le parc compte près de 420 réacteurs, et plus de 70 gigawatts de nouvelle capacité sont en construction, l’un des niveaux les plus élevés des trente dernières années. Plus de quarante pays soutiennent aujourd’hui un développement du nucléaire, un intérêt au plus haut depuis les chocs pétroliers des années 1970. Les petits réacteurs modulaires suscitent une attention particulière, avec des premières unités commerciales attendues autour de 2030.

    Quels pays s’appuient dessus. 

    La France est le pays le plus emblématique. En 2024, le nucléaire y a fourni 67,4 % de l’électricité, après un net redressement de la production, passée de 279 térawattheures en 2022 à 361,7 térawattheures en 2024. 

    La Chine construit aujourd’hui le plus grand nombre de réacteurs et devrait dépasser les États-Unis et l’Europe en capacité installée dès 2030.

    L’hydraulique

    L’énergie de l’eau est l’une des plus anciennes exploitées. Les roues à eau des civilisations antiques, en Mésopotamie, en Égypte et en Chine, servaient déjà à moudre le grain. La première centrale hydroélectrique du monde est construite en 1882, la même année que les premières centrales à charbon. L’hydraulique est donc entrée très tôt dans l’ère électrique, sans décalage notable entre la maîtrise du principe et son exploitation.

    Le principe est direct. L’eau retenue par un barrage, ou détournée par une conduite, tombe et entraîne une turbine reliée à un alternateur. Plus la chute est haute et le débit important, plus la puissance est grande.

    L’hydraulique est la plus efficace des sources connues. Les meilleures installations convertissent près de 90 % de l’énergie de l’eau en électricité, car le flux est dirigé directement sur les turbines. Certaines centrales, dites de pompage turbinage, servent aussi de stockage. Elles remontent l’eau vers un réservoir supérieur aux heures creuses, puis la relâchent aux heures de forte demande.

    Au niveau du climat, l’hydraulique est sobre, avec une médiane de 24 grammes de CO2 équivalent par kilowattheure selon le GIEC. Ce chiffre reste faible, tout en étant environ deux fois plus élevé que celui du nucléaire, à 12 grammes. Il masque aussi une variabilité importante. Les réservoirs en zone tropicale peuvent émettre du méthane par décomposition de la matière organique immergée. Les grands barrages ont enfin des effets locaux marqués, sur les écosystèmes des rivières et sur les populations déplacées.

    Ses atouts sont réels. C’est une source renouvelable, pilotable et durable dans le temps, capable de rendre des services de stabilité au réseau. Sa principale limite est géographique. On ne construit un barrage que là où le relief et l’eau le permettent, et les meilleurs sites sont souvent déjà équipés.

    Quels pays s’appuient dessus. L’hydraulique reste la première source renouvelable d’électricité au monde, avec 14,3 % de la production mondiale en 2024. La Norvège en tire l’essentiel de son électricité, le Canada plus de 60 % de la sienne, et le Brésil s’appuie largement sur ses grands fleuves. En France, l’hydraulique a connu en 2024 son meilleur niveau depuis 2013, à 74,7 térawattheures, grâce à des précipitations abondantes.

    La biomasse et le bois

    Le bois est la plus ancienne source d’énergie contrôlée par l’homme. Il est brûlé depuis la préhistoire pour se chauffer, cuire les aliments et travailler les métaux. Il n’y a donc aucun décalage entre sa découverte et son usage, puisque la maîtrise du feu se confond avec les débuts de l’humanité. La biomasse moderne élargit ce principe ancien à d’autres matières, résidus agricoles, déchets forestiers et biogaz.

    Le principe reste la combustion. On brûle de la matière organique pour produire de la chaleur, utilisée directement ou convertie en électricité via une turbine à vapeur. Le biogaz, issu de la fermentation de déchets, alimente aussi des moteurs et des chaudières. Le bois a une densité énergétique modeste, autour de 15 mégajoules par kilogramme, bien inférieure à celle des fossiles.

    La puissance dépend fortement de l’installation. Les rendements électriques de la biomasse sont modestes, souvent comparables ou inférieurs à ceux des centrales thermiques classiques.

    Le bilan carbone de la biomasse fait débat. La médiane du GIEC pour la biomasse dédiée est d’environ 230 grammes de CO2 équivalent par kilowattheure. La biomasse est souvent présentée comme neutre en carbone, au motif que le CO2 émis à la combustion a été absorbé par la plante durant sa croissance. Cette neutralité n’est vérifiée que si la ressource est réellement renouvelée et gérée durablement. Dans le cas contraire, la combustion libère du carbone plus vite qu’il n’est reconstitué. La combustion du bois émet par ailleurs des particules fines, et l’usage traditionnel de la biomasse pour la cuisson dans les pays en développement représente une source majeure de pollution de l’air intérieur.

    Ses atouts sont la valorisation des déchets, une production pilotable et un ancrage local. Ses limites tiennent à la concurrence sur les usages des terres et de la forêt, aux émissions de particules et à la question de la durabilité réelle de la ressource.

    Quels pays s’appuient dessus. À l’échelle mondiale, la bioénergie et les déchets représentaient environ 3 % de la production électrique en 2024. Le bois de chauffage reste central dans de nombreux pays en développement. Les pays nordiques, comme la Suède et la Finlande, exploitent largement les résidus de leur industrie forestière.

    L’éolien

    L’énergie du vent est utilisée depuis des siècles pour la navigation et pour les moulins. Sa conversion en électricité est plus récente. En 1887, l’universitaire écossais James Blyth construit la première éolienne produisant de l’électricité, et le Danois Poul la Cour développe la technologie à partir de 1891. Le passage à grande échelle attendra toutefois la fin du XXe siècle, avec les premières fermes des années 1980 et le premier parc en mer, à Vindeby au Danemark, en 1991.

    Le principe est mécanique. Le vent fait tourner les pales d’un rotor, dont le mouvement est transmis à un alternateur. L’énergie récupérée dépend de la vitesse du vent, élevée à la puissance trois, ce qui explique la recherche de sites très ventés.

    La physique impose une limite. Une éolienne ne peut extraire au mieux qu’environ 59 % de l’énergie du vent, c’est la limite de Betz. En pratique, les machines modernes s’en approchent partiellement. Le facteur de charge moyen de l’éolien terrestre était de 34 % aux États-Unis en 2024, l’éolien en mer atteignant des valeurs plus élevées grâce à des vents plus réguliers. L’éolien a aussi une faible densité de puissance au sol, de l’ordre de un à deux watts par mètre carré, bien loin des centaines de watts d’une centrale thermique, ce qui explique l’étalement des parcs.

    Sur le climat, l’éolien est l’une des sources les plus sobres, avec une médiane de 11 grammes de CO2 équivalent par kilowattheure pour l’éolien terrestre. Ses effets portent surtout sur le paysage et sur la faune volante. Un point mérite attention, la fin de vie des pales. Faites de composites de fibre de verre et de résine époxy, elles sont difficiles à recycler et finissent souvent enfouies. Avec un parc vieillissant, le volume de pales à traiter augmente, ce qui pousse la recherche vers de nouvelles filières de recyclage.

    Une limite plus structurelle mérite d’être posée clairement, l’intermittence. Le vent ne souffle pas à la demande. Les renouvelables intermittentes affichent un coût carbone très favorable quand elles tournent, mais elles imposent des moyens complémentaires pour assurer la continuité de la fourniture. Tant que le stockage de l’électricité n’est pas déployé à grande échelle, ces sources doivent être adossées à des capacités pilotables, souvent au gaz ou au charbon. Le cas allemand illustre l’enjeu. Après l’arrêt de son dernier réacteur en avril 2023, l’Allemagne conserve une part de charbon et prévoit de construire environ 20 gigawatts de nouvelles centrales au gaz pour sécuriser son réseau. Son électricité affiche une intensité carbone autour de 380 grammes de CO2 par kilowattheure, plusieurs fois celle de la France, restée sous les 25 grammes grâce à son socle nucléaire et hydraulique. Le débat reste vif, car les émissions allemandes ont malgré tout baissé sous l’effet des renouvelables, mais le principe demeure. Une électricité fiable et bas carbone suppose de combiner intermittent et pilotable, ou de disposer d’un stockage massif.

    Quels pays s’appuient dessus. 

    L’éolien fournissait 8,1 % de l’électricité mondiale en 2024. Le Danemark en tire une part majeure de son mix, l’Allemagne et le Royaume Uni ont développé de vastes parcs, et la Chine ajoute chaque année davantage de capacité que le reste du monde réuni. Plusieurs voisins de la France, dont la Belgique et l’Allemagne, complètent d’ailleurs leur production renouvelable par des importations massives d’électricité française, largement d’origine nucléaire, comme l’illustrent les 89 térawattheures exportés par la France en 2024.

    Le solaire : photovoltaïque et thermique

    L’effet photovoltaïque est découvert par le physicien français Edmond Becquerel en 1839. Il faudra attendre 1954 pour que les laboratoires Bell mettent au point la première cellule au silicium réellement exploitable. Plus d’un siècle sépare donc la découverte du phénomène de son application pratique. Le déploiement de masse est encore plus tardif, porté à partir des années 2000 par la chute des coûts.

    Il existe deux grandes voies. Le photovoltaïque convertit directement la lumière en électricité grâce à des cellules semi conductrices. Le solaire thermique, lui, capte la chaleur du soleil pour produire de l’eau chaude ou, dans les centrales à concentration, de la vapeur qui entraîne une turbine.

    Le rendement d’un panneau photovoltaïque commercial se situe aujourd’hui autour de 20 %, c’est la part de l’énergie lumineuse convertie en électricité. Un facteur souvent ignoré vient nuancer ce chiffre, la chaleur. Contrairement à l’intuition, un panneau produit moins quand il chauffe. Au delà de 25 degrés, son rendement baisse d’environ 0,3 à 0,5 % par degré supplémentaire. Par forte chaleur, la surface d’un panneau peut dépasser 60 degrés, ce qui entraîne des pertes notables. Les régions très ensoleillées mais brûlantes ne sont donc pas toujours les plus performantes au watt installé. Comme l’éolien, le solaire dépend enfin de la ressource. Le facteur de charge moyen du solaire américain était de 23 % en 2024, car un panneau ne produit ni la nuit ni par ciel couvert.

    Sur le plan économique, le solaire a connu la chute de coûts la plus spectaculaire de toutes les sources. Le coût d’une installation à grande échelle est tombé autour de 700 dollars par kilowatt dans les marchés les plus compétitifs. Sa modularité est unique, du panneau de toit à la ferme de plusieurs gigawatts.

    Sur le climat, le solaire est sobre sur son cycle de vie, avec une médiane du GIEC autour de 41 grammes de CO2 équivalent par kilowattheure pour le photovoltaïque en toiture, et 27 grammes pour le solaire à concentration. Ses émissions proviennent surtout de la fabrication des panneaux, dépendante de l’électricité utilisée en usine. La fin de vie des modules et l’usage de certains matériaux posent des questions de recyclage.

    Ses atouts sont une modularité totale, une baisse continue des coûts et une absence d’émissions en fonctionnement. En 2024, le solaire coûtait en moyenne 0,043 dollar par kilowattheure, juste derrière l’éolien terrestre. Sa limite est l’intermittence, plus prévisible que le vent mais bien réelle. Elle est de plus en plus compensée par les batteries, dont le prix a chuté d’environ 93 % depuis 2010, et a encore baissé de 45 % au cours de la seule année 2025.

    Le solaire est devenu le moteur de la transition. Sa production a doublé en trois ans pour dépasser 2 000 térawattheures en 2024, et il reste la source dont la production croît le plus vite, pour la vingtième année consécutive. En 2025, il a dépassé l’éolien pour la première fois au niveau mondial, avec 2 778 térawattheures. La capacité installée mondiale a atteint environ 2,2 térawatts fin 2024, et la Chine à elle seule a dépassé le térawatt de capacité au printemps 2025. Les Émirats et plusieurs pays du Golfe misent aussi fortement sur de grandes centrales solaires.

    La géothermie

    La chaleur de la Terre est utilisée depuis l’Antiquité pour le thermalisme. Sa conversion en électricité est démontrée en 1904 à Larderello, en Italie, où le prince Piero Ginori Conti alimente cinq ampoules à partir de vapeur naturelle. La première centrale géothermique commerciale au monde y est construite peu après, autour de 1911 à 1913. Le principe est donc éprouvé depuis plus d’un siècle.

    Le fonctionnement dépend du contexte. Là où la vapeur naturelle est accessible, elle entraîne directement une turbine. Ailleurs, on injecte de l’eau dans des roches chaudes en profondeur pour la récupérer sous forme de vapeur. La géothermie de surface, à basse température, sert quant à elle au chauffage des bâtiments.

    La géothermie électrique offre un atout rare parmi les renouvelables. Comme le nucléaire, elle fonctionne en continu, indépendamment de la météo, ce qui lui confère un facteur de charge élevé. Sa puissance reste limitée par la disponibilité des ressources chaudes.

    Sur le climat, elle est sobre, avec une médiane du GIEC de 38 grammes de CO2 équivalent par kilowattheure. Certaines installations libèrent des gaz dissous dans les fluides géothermaux, ce qui explique une part de cette valeur. Le forage profond peut aussi, dans de rares cas, induire une sismicité locale.

    Ses atouts sont une production continue et bas carbone et une faible emprise au sol. Cette régularité lui vaut un intérêt nouveau. Le secteur technologique cherche des sources fiables pour ses centres de données, ce qui contribue à relancer la géothermie avancée, aux côtés du nucléaire. Sa limite majeure reste géographique. La géothermie électrique n’est rentable que dans les zones volcaniques ou à fort gradient thermique.

    Quels pays s’appuient dessus. L’Islande est le cas le plus connu, avec une part importante de son électricité et de son chauffage d’origine géothermique. Les États-Unis disposent du plus grand parc installé au monde. L’Indonésie, les Philippines et la Turquie exploitent aussi largement cette ressource.

    Les énergies marines : marémotrice et houlomotrice

    L’idée d’exploiter la mer est ancienne. Des moulins à marée fonctionnaient déjà au Moyen Âge sur les côtes atlantiques. La production d’électricité à partir des marées ne se concrétise qu’au XXe siècle. L’usine marémotrice de la Rance, en France, est mise en service en 1966. Elle reste l’une des plus grandes du monde, avec une puissance installée de 240 mégawatts. L’énergie des vagues, dite houlomotrice, est encore largement au stade de la recherche et des démonstrateurs.

    Les principes diffèrent. Le marémotrice exploite la différence de niveau entre marée haute et marée basse, en faisant passer l’eau à travers des turbines. Le houlomotrice capte le mouvement des vagues à l’aide de flotteurs ou de colonnes d’eau oscillantes. Les hydroliennes, elles, utilisent les courants marins comme une éolienne utilise le vent.

    La puissance disponible dans les océans est considérable, mais son exploitation reste difficile. Les installations sont soumises à un environnement corrosif et à des efforts mécaniques importants, ce qui pèse sur les coûts et la maintenance.

    Sur le climat, les technologies marines affichent des émissions faibles sur leur cycle de vie, du même ordre que l’hydraulique, même si les estimations restent incertaines faute d’un parc mondial important. Leurs effets portent surtout sur les écosystèmes côtiers.

    Leur atout principal est la prévisibilité. Les marées suivent un cycle connu à l’avance, contrairement au vent et au soleil. Leurs limites sont le coût, la maturité technologique encore faible et le petit nombre de sites favorables.

    Quels pays s’appuient dessus. 

    À l’échelle mondiale, les énergies marines ne représentent qu’une fraction infime de la production. La France, avec la Rance, et le Royaume Uni, avec ses centres d’essais, figurent parmi les pays les plus actifs sur ce terrain.

    L’hydrogène, un vecteur plus qu’une source

    Un point de vocabulaire s’impose. L’hydrogène n’est pas une source d’énergie primaire comme le charbon ou le vent. C’est un vecteur, autrement dit un moyen de stocker et de transporter de l’énergie produite ailleurs. L’électrolyse de l’eau est démontrée dès 1800, et la pile à combustible est inventée par William Grove en 1839. L’usage industriel de l’hydrogène est ancien, mais son rôle dans la transition énergétique est récent.

    Le principe est double. Pour fabriquer de l’hydrogène, on sépare la molécule d’eau en hydrogène et oxygène grâce à de l’électricité, c’est l’électrolyse. Pour restituer l’énergie, une pile à combustible recombine l’hydrogène avec l’oxygène de l’air et produit de l’électricité, en ne rejetant que de l’eau.

    Le bilan carbone de l’hydrogène dépend entièrement de la façon dont il est produit. On distingue plusieurs couleurs par convention. L’hydrogène gris, issu du gaz naturel, est aujourd’hui le plus courant et émet beaucoup de CO2. L’hydrogène bas carbone, produit par électrolyse à partir d’électricité décarbonée, n’émet presque rien. La chaîne de conversion entraîne toutefois des pertes importantes, ce qui réduit le rendement global.

    Ses atouts sont sa capacité à stocker de l’énergie sur de longues durées et à décarboner des usages difficiles à électrifier, comme l’industrie lourde ou certains transports. Ses limites sont le coût, le faible rendement de la chaîne complète et le fait que la majeure partie de l’hydrogène produit reste aujourd’hui d’origine fossile.

    L’hydrogène n’a donc pas de part dans le mix électrique au sens des autres sources. Il constitue plutôt un maillon complémentaire des systèmes énergétiques futurs, en cours de développement dans l’Union européenne, en Chine et dans plusieurs pays exportateurs d’énergie.

    Et demain : la fusion nucléaire

    Une source d’avenir mérite d’être citée, la fusion. Elle consiste non pas à casser des noyaux lourds, comme la fission, mais à fusionner des noyaux légers, comme le fait le Soleil. Elle promet une énergie abondante, sans déchets à vie longue comparables à ceux de la fission et sans risque d’emballement. Le projet international ITER, installé à Saint Paul lez Durance dans le sud de la France, réunit trente cinq pays pour démontrer la faisabilité de la fusion en confinant un plasma porté à environ 100 millions de degrés. 

    Les échéances restent lointaines. La première réaction de plasma a été repoussée au milieu des années 2030, et une exploitation industrielle n’est pas attendue avant le milieu du siècle au plus tôt. La fusion ne jouera donc aucun rôle dans le mix avant longtemps, mais elle reste un horizon de recherche majeur.

    Figure 1. Émissions de gaz à effet de serre sur le cycle de vie, valeurs médianes. Source : GIEC, 5e Rapport d’évaluation, Groupe III, Annexe III (2014).

    Le coût, nouveau moteur de la transition

    Comprendre le coût d’une source suppose de distinguer trois choses. Le coût de construction, appelé capital ou CAPEX, correspond au chantier. Le coût d’exploitation, ou OPEX, couvre le fonctionnement et l’entretien. Le combustible s’ajoute pour les sources qui en consomment. Cette structure explique des comportements très différents. Le nucléaire coûte cher à bâtir mais son combustible pèse peu, ce qui le rend peu sensible au prix de l’uranium. Le gaz coûte peu à bâtir mais dépend fortement du prix du combustible. Le solaire et l’éolien n’ont pas de combustible, mais leur production dépend de la météo.

    Pour comparer les sources, on utilise le coût moyen actualisé de l’électricité, ou LCOE, qui rapporte l’ensemble des coûts à l’énergie produite sur la durée de vie. Sur ce critère, la bascule est nette. En 2024, 91 % des nouvelles capacités renouvelables à grande échelle produisaient une électricité moins chère que l’option fossile la moins coûteuse. L’éolien terrestre menait le classement, à 0,034 dollar par kilowattheure, devant le solaire à 0,043 dollar et l’hydraulique à 0,057 dollar. Ce coût actualisé ne dit toutefois pas tout, car il ignore le coût du système, à savoir le stockage et les réseaux nécessaires pour intégrer des sources variables.

    Deux prix complètent le tableau. Le prix payé par le consommateur d’abord. Dans l’Union européenne, le prix moyen de l’électricité des ménages tournait autour de 0,29 euro par kilowattheure au second semestre 2024, avec de forts écarts, de l’ordre de 0,10 euro en Hongrie à près de 0,40 euro en Allemagne. Le prix du carbone ensuite. Le marché européen des quotas, le système ETS, met un prix sur chaque tonne de CO2 émise par les producteurs. Ce prix a évolué entre 60 et 90 euros la tonne sur la période 2024 et 2025. Quand une centrale fossile fixe le prix de gros de l’électricité, ce coût du carbone se répercute sur la facture, ce qui relie directement la comptabilité du carbone et l’économie de l’énergie.

    Produire et consommer au même instant : la courbe du canard

    L’électricité a une particularité contraignante. Elle doit être consommée à l’instant où elle est produite, car elle se stocke mal à grande échelle. Or produire beaucoup ne sert à rien si personne ne consomme au même moment. Le solaire en offre l’illustration la plus nette. En milieu de journée, quand le soleil est au plus haut, les panneaux produisent en abondance, souvent plus que nécessaire. Le soir venu, la production s’effondre au coucher du soleil, juste au moment où la consommation domestique repart à la hausse avec le retour au foyer, l’éclairage et la cuisson. Le système doit alors compenser en quelques heures une chute de production et une montée de la demande.

    Les gestionnaires de réseau ont donné un nom imagé à ce phénomène, la courbe du canard. Le terme a été introduit en 2013 par l’opérateur du réseau californien CAISO. Quand on soustrait la production solaire de la demande, la courbe de charge restante prend la forme d’un dos de canard, creusée à midi et remontant brutalement le soir. Plus le solaire se développe, plus le creux se creuse et plus la remontée du soir devient raide. La Californie et l’Allemagne connaissent déjà ce profil, et la France le voit apparaître à mesure que son parc solaire grandit.

    Ce décalage a deux conséquences. D’abord, une partie de la production solaire de mi journée peut être perdue faute de preneur, c’est l’écrêtement déjà évoqué, qui a atteint 1,7 térawattheure en France en 2024. Ensuite, il faut mobiliser très vite des moyens pilotables au coucher du soleil, souvent au gaz, pour couvrir le pic du soir. À l’échelle d’un bâtiment, la même logique s’applique. Un immeuble équipé de panneaux produit surtout au milieu de la journée, alors que ses besoins peuvent culminer à d’autres heures. Sans stockage ni pilotage de la demande, une part de cette production reste inexploitée. C’est précisément ce décalage entre production et consommation que le stockage et le pilotage cherchent à résorber.

    Le stockage, chaînon décisif

    Le talon d’Achille des renouvelables intermittents variables est le décalage entre production et besoin. Le stockage vise à combler ce décalage, et plusieurs technologies coexistent.

    Le pompage turbinage domine encore très largement le stockage mondial. Il consiste à remonter de l’eau vers un réservoir supérieur quand l’électricité est abondante, puis à la turbiner quand elle manque, avec un rendement de cycle d’environ 70 à 80 %. C’est une solution mature, de grande capacité, mais dépendante du relief.

    Les batteries connaissent l’essor le plus rapide. Adaptées aux durées courtes, de quelques heures, elles affichent un rendement de cycle élevé et un coût en chute libre. Le prix des batteries a baissé d’environ 93 % depuis 2010 et a encore reculé de 45 % en 2025. Couplées au solaire, elles permettent de déplacer une partie de la production du milieu de journée vers les heures sans soleil, transformant peu à peu un solaire de journée en un solaire disponible à d’autres moments.

    Deux autres voies complètent le tableau. L’hydrogène vise le stockage de longue durée, malgré un rendement faible. Le stockage thermique conserve la chaleur pour la restituer plus tard, utile dans l’industrie et les centrales à concentration. Aucune de ces solutions ne suffit seule, mais leur combinaison est la clé pour absorber la variabilité du vent et du soleil.

    Les réseaux, colonne vertébrale du système

    On oublie souvent que l’électricité doit être transportée et équilibrée en permanence, car elle se stocke difficilement à grande échelle. Les réseaux assurent cette mission. Ils relient les centres de production aux lieux de consommation, encaissent les variations, et permettent aux pays d’échanger leurs surplus. La France a ainsi exporté un volume record de 89 térawattheures en 2024, évitant près de 20 millions de tonnes de CO2 chez ses voisins en remplaçant leur production fossile.

    Le développement des renouvelables met les réseaux sous tension. Les files d’attente de raccordement s’allongent, la construction de nouvelles lignes prend des années, et il arrive que de l’électricité renouvelable soit perdue faute de capacité ou de demande au bon moment. Ce phénomène, appelé écrêtement, a atteint 1,7 térawattheure en France en 2024, contre 0,6 l’année précédente. Renforcer et moderniser les réseaux est donc aussi important que construire des moyens de production.

    Ce qui fait grimper la demande : développement économique dans le monde

    L’énergie est d’abord un levier de développement. 

    La demande mondiale d’électricité augmente vite, et derrière les chiffres, une cause domine toutes les autres, le développement économique. Quand un pays s’industrialise, équipe ses foyers et raccorde sa population au réseau, sa consommation grimpe mécaniquement. Ce mouvement ne se joue plus dans les économies avancées, où la demande stagne, mais dans les pays émergents, moteurs du rattrapage mondial. Deux exemples le résument mieux que tout. La Chine illustre le lien direct entre développement et demande. En 2024, elle a représenté à elle seule 54 % de la hausse mondiale de la demande d’électricité, et elle consomme désormais plus d’un tiers de l’électricité de la planète. Sa demande a progressé d’environ 7 % en 2024, plus vite que son économie, sous l’effet de son industrialisation et de sa montée en gamme. L’image la plus parlante, sur les cinq prochaines années, la Chine ajoutera à elle seule une demande équivalente à la consommation actuelle de toute l’Union européenne. L’Inde et les économies émergentes prennent le relais. Ensemble, les pays émergents et en développement concentrent environ 80 à 85 % de la croissance mondiale de la demande d’électricité, ce qui montre que le moteur est bien le rattrapage économique. L’Inde en est le cas le plus net, avec la plus forte croissance parmi les grandes économies, autour de 6 % par an. En trois ans, elle ajoute une demande proche de la consommation actuelle du Royaume Uni, portée par son activité économique et l’équipement croissant des ménages en climatiseurs. 

    L’accès à l’électricité conditionne l’éclairage pour étudier le soir, la conservation des vaccins et des médicaments, le fonctionnement des hôpitaux et des écoles, et l’activité économique. Or l’accès reste très inégal. En 2023, environ 750 millions de personnes vivaient encore sans électricité, dont plus de 80 % en Afrique subsaharienne. Par ailleurs, près de 2,1 milliards de personnes n’ont pas accès à des moyens de cuisson propres et brûlent bois, charbon de bois ou déchets, une source majeure de pollution de l’air intérieur et de maladies respiratoires.

    C’est dans ce contexte qu’il faut lire le développement rapide de la Chine et de l’Inde. Ces deux pays ont massivement étendu l’accès à l’électricité en quelques décennies, avec des effets directs sur l’alphabétisation, la santé et l’espérance de vie. Leur croissance explique une part de la hausse mondiale de la demande, et leurs choix énergétiques, entre charbon et renouvelables, pèseront lourd sur la trajectoire climatique globale. La transition énergétique ne peut donc être pensée sans cette dimension de justice, car des milliards de personnes aspirent légitimement à un accès fiable à l’énergie.

    Compter le CO2 : les modèles de comptabilité carbone

    Mesurer les émissions est le préalable à toute action de réduction. Avant d’entrer dans les méthodes, il faut comprendre l’idée de base. Compter le CO2 d’une activité revient à additionner tout ce qu’elle rejette, directement et indirectement. La difficulté vient des frontières que l’on trace autour de l’activité. Plusieurs approches coexistent, complémentaires plutôt que concurrentes, selon que l’on raisonne à l’échelle d’une organisation, d’un produit ou d’un territoire.

    La comptabilité par organisation est la plus répandue. Elle repose sur des facteurs d’émission, des coefficients qui convertissent une activité, un litre de carburant ou un kilowattheure, en équivalent CO2. Le cadre international de référence est le GHG Protocol, créé en 1998, qui classe les émissions en trois périmètres. Les émissions directes de l’organisation, ses émissions liées à l’énergie achetée, et enfin toutes les autres émissions indirectes de sa chaîne de valeur, en amont et en aval. Ce dernier périmètre est souvent le plus lourd. Selon le CDP, la chaîne de valeur représente en moyenne autour de neuf dixièmes de l’empreinte des entreprises. C’est aussi le plus difficile à mesurer, car il dépend de données détenues par les fournisseurs et les clients. En France, la méthode Bilan Carbone, développée par l’ADEME en 2004, applique cette logique et sert de base à de nombreux bilans réglementaires.

    La comptabilité par produit suit une autre voie, l’analyse du cycle de vie, encadrée par les normes ISO 14040 et 14044. Elle mesure les impacts d’un produit ou d’un service depuis l’extraction des matières premières jusqu’à la fin de vie. C’est cette méthode qui produit les valeurs en grammes de CO2 par kilowattheure présentées plus haut. Sa force est l’exhaustivité et la comparabilité entre technologies. Ses limites sont la complexité et la sensibilité aux hypothèses retenues.

    La comptabilité par territoire, enfin, est celle des États dans les accords internationaux. Elle comptabilise les émissions physiquement produites sur un territoire, sans compter les émissions importées à travers les biens consommés, ce qui peut flatter un pays qui délocalise sa production. Le contenu carbone de l’électricité illustre bien l’enjeu du choix de méthode. Le facteur direct ne compte que le CO2 rejeté à la production, tandis que le facteur en cycle de vie ajoute les émissions amont, liées à la construction des centrales et à la fourniture du combustible. Pour un même kilowattheure, le résultat peut varier fortement. La transparence sur la méthode employée est donc aussi importante que le chiffre lui même.

    La sécurité, la mortalité et les minerais : trois angles souvent oubliés

    La sécurité d’approvisionnement. L’énergie est aussi une question géopolitique. Les chocs pétroliers de 1973 et la crise du gaz de 2022 ont rappelé la dépendance des économies aux importations fossiles et l’effet des tensions géopolitiques sur les prix. Produire une électricité locale et bas carbone, qu’elle soit nucléaire, hydraulique, solaire ou éolienne, réduit cette dépendance et renforce la résilience.

    La mortalité comparée. Rapportée à l’énergie produite, la dangerosité des sources varie énormément. En comptant la pollution de l’air et les accidents, le charbon cause de l’ordre de 25 décès par térawattheure, le pétrole environ 18, le gaz près de 3. À l’opposé, l’hydraulique se situe autour de 1,3, et le nucléaire, l’éolien et le solaire sous 0,1 décès par térawattheure, y compris en tenant compte des accidents majeurs. Ce classement recoupe largement celui des émissions, ce qui souligne un double bénéfice sanitaire et climatique de la sortie des fossiles.

    Les minerais critiques. La transition déplace la dépendance des combustibles vers les métaux. Le cuivre, le lithium, le nickel, le cobalt et les terres rares sont indispensables aux panneaux, aux éoliennes, aux batteries et aux réseaux. L’Agence internationale de l’énergie prévoit une hausse d’environ quatre fois de la demande de minerais critiques d’ici 2040 dans ses scénarios de neutralité carbone. La demande de lithium a bondi de près de 30 % en 2024. Cette dépendance soulève des enjeux d’approvisionnement, de concentration de la production dans quelques pays, et d’impact minier, autant de questions désormais au cœur des stratégies industrielles.

    Les déchets. Chaque source laisse une empreinte matérielle. Le nucléaire produit des déchets radioactifs, dont les plus dangereux, à vie longue, sont stockés en attendant un enfouissement profond. Le solaire et l’éolien posent la question du recyclage des panneaux et des pales en fin de vie. Aucune source n’est totalement sans trace, et intégrer la fin de vie dans le bilan est indispensable à une comparaison honnête.

    Tableau de synthèse

    Le tableau ci-dessous rassemble les principaux repères par source. Les coûts de construction sont des ordres de grandeur, très variables selon les pays et les projets. Les émissions sont les médianes du GIEC sur cycle de vie. La mortalité inclut accidents et pollution de l’air.

    SourceCoût de construction (par kW)Facteur de chargeÉmissions cycle de vie (g CO2/kWh)PilotableMortalité (décès/TWh)
    CharbonÉlevé~40 à 60 %820Oui~25
    Gaz (cycle combiné)~1 000 $~55 à 60 %490Oui~3
    Nucléaire7 000 $ et plus~90 %12Oui~0,03
    HydrauliqueVariable, souvent élevé~40 %24Oui~1,3
    BiomasseMoyenVariable230Oui~4,6
    Éolien terrestre~1 500 $~35 %11Non~0,04
    Solaire photovoltaïque~700 à 1 400 $~15 à 25 %41Non~0,02
    GéothermieÉlevéÉlevé38OuiFaible

    Sources : coûts , facteurs de charge, émissions, mortalité. Valeurs arrondies et indicatives.

    Mise en perspective : où en est le mix énergétique mondial

    Le mix électrique mondial raconte une transition qui s’accélère. En 2024, les fossiles fournissaient encore près de 60 % de la production d’électricité, le charbon en tête. Les sources bas carbone, renouvelables et nucléaire, ont franchi ensemble le seuil des 40 % de la production, une première depuis les années 1940.

    Figure 2. Répartition de la production mondiale d’électricité par source en 2024. Source : Agence internationale de l’énergie, Global Energy Review 2025.

    L’année 2025 marque un tournant. Les renouvelables ont dépassé le charbon dans la production mondiale, à 33,8 % contre 33,0 %, et la part du charbon est passée sous le tiers pour la première fois de l’histoire. Fait rare, la production fossile mondiale a légèrement reculé cette année là, pour la première fois hors période de crise depuis 2020. L’intensité carbone moyenne de l’électricité mondiale est tombée à 458 grammes de CO2 équivalent par kilowattheure en 2025, en baisse de 16 % par rapport à 2005.

    Trois tendances de fond se dégagent. La première est la montée rapide du solaire, dont la production double environ tous les trois ans depuis 2016 et qui a dépassé l’éolien en 2025. La deuxième est le rôle croissant du stockage par batteries, qui lève peu à peu la contrainte d’intermittence. La troisième est le regain du nucléaire, relancé dans plusieurs économies avancées et fortement développé en Chine.

    La France offre un cas d’école de mix bas carbone. En 2024, sa production a atteint 536,5 térawattheures, son plus haut niveau depuis cinq ans, avec 95 % d’électricité bas carbone. La production fossile y est tombée à son plus bas niveau depuis les années 1950, et le solaire a pour la première fois dépassé le fossile. L’intensité carbone de l’électricité française s’est établie autour de 21 grammes de CO2 équivalent par kilowattheure, l’une des plus basses au monde.

    Figure 3. Répartition de la production française d’électricité par source en 2024. Source : RTE, Bilan électrique 2024.

    Cette transition ne supprime pas les fossiles pour autant. La demande d’électricité augmente vite, poussée par l’électrification des usages, la climatisation et l’essor des centres de données. Le gaz continue de croître dans plusieurs régions. Le fond du sujet tient à un arbitrage permanent entre trois exigences difficiles à satisfaire en même temps. La puissance et la fiabilité, que garantissent les sources pilotables. Le coût, désormais favorable au solaire et à l’éolien pour la production nouvelle. Et l’empreinte carbone, qui pousse vers les sources bas carbone.

    Aucune source ne coche seule toutes les cases. 

    • Les fossiles offrent puissance et souplesse au prix des émissions ;
    • Le solaire et l’éolien offrent des coûts bas et peu d’émissions au prix de l’intermittence ;
    • Le nucléaire et l’hydraulique offrent une production continue et bas carbone, mais se heurtent à des contraintes de coût, de site ou d’acceptabilité.

    C’est pourquoi les systèmes énergétiques évoluent vers des mix diversifiés, où chaque source compense les faiblesses des autres. Le stockage, les réseaux et les vecteurs comme l’hydrogène joueront un rôle croissant pour absorber la variabilité des renouvelables. L’énergie de demain ne reposera sans doute pas sur une source unique, mais sur une combinaison réfléchie, ajustée à la géographie, aux ressources et aux choix de chaque pays.

    Sources

    Sources de référence

    Agence internationale de l’énergie (IEA), Global Energy Review 2025, section Electricity, données 2024, 2025. https://www.iea.org/reports/global-energy-review-2025/electricity

    GIEC (IPCC), Cinquième Rapport d’évaluation, Groupe de travail III, Annexe III, émissions médianes sur cycle de vie, 2014. https://www.ipcc.ch/report/ar5/wg3/

    U.S. Department of Energy, Office of Nuclear Energy, What is Generation Capacity ?, facteurs de charge par source, données 2024, 2025. https://www.energy.gov/ne/articles/what-generation-capacity

    World Resources Institute et World Business Council for Sustainable Development, The Greenhouse Gas Protocol : A Corporate Accounting and Reporting Standard, 1998 puis révisions. https://ghgprotocol.org/

    ADEME et Association pour la transition Bas Carbone, Méthode Bilan Carbone, créée en 2004. https://www.bilans-ges.ademe.fr/

    CDP (Carbon Disclosure Project), part de la chaîne de valeur (scope 3) dans l’empreinte des entreprises. https://www.cdp.net/

    Enel Green Power et sources historiques sur le champ géothermique de Larderello, premières expériences de 1904 et première centrale commerciale vers 1911 à 1913.

    EDF, usine marémotrice de la Rance, mise en service en 1966, puissance installée de 240 mégawatts.

    Sources récentes 2025 et 2026

    IRENA, Renewable Power Generation Costs in 2024, juillet 2025. https://www.irena.org/Publications/2025/Jun/Renewable-Power-Generation-Costs-in-2024

    Ember, Global Electricity Review 2025, données 2024, avril 2025. https://ember-energy.org/latest-insights/global-electricity-review-2025/

    Ember, Global Electricity Review 2026, données 2025, 2026. https://ember-energy.org/latest-insights/global-electricity-review-2026/

    Ember, Global Electricity Mid-Year Insights 2025, 2025. https://ember-energy.org/latest-insights/global-electricity-mid-year-insights-2025/

    Agence internationale de l’énergie (IEA), Energy and AI, avril 2025. https://www.iea.org/reports/energy-and-ai

    Agence internationale de l’énergie (IEA), Key Questions on Energy and AI, 2026. https://www.iea.org/reports/key-questions-on-energy-and-ai

    Agence internationale de l’énergie (IEA), The Path to a New Era for Nuclear Energy, janvier 2025. https://www.iea.org/reports/the-path-to-a-new-era-for-nuclear-energy

    Agence internationale de l’énergie (IEA), Global Methane Tracker 2025, mai 2025. https://www.iea.org/reports/global-methane-tracker-2025

    Agence internationale de l’énergie (IEA), Electricity 2026, 2026. https://www.iea.org/reports/electricity-2026

    RTE (Réseau de transport d’électricité), Bilan électrique 2024, avril 2025. https://analysesetdonnees.rte-france.com/bilan-electrique-2024/synthese

    Sources complémentaires (coûts, mortalité, minerais, accès, histoire)

    U.S. Energy Information Administration, Capital Cost and Performance Characteristics et Annual Energy Outlook 2025 et 2026, coûts overnight par kilowatt. https://www.eia.gov/analysis/studies/powerplants/capitalcost/

    Cour des comptes et EDF, coûts de l’EPR de Flamanville 3, rapport de suivi de la filière EPR, 2025. https://www.ccomptes.fr/

    Agence internationale de l’énergie (IEA), World Energy Outlook 2024, part de l’électricité dans la consommation finale d’énergie. https://www.iea.org/reports/world-energy-outlook-2024

    Markandya A. et Wilkinson P. (2007), Electricity generation and health, The Lancet ; Sovacool et al. (2016), Journal of Cleaner Production ; compilation Our World in Data, décès par térawattheure. https://ourworldindata.org/safest-sources-of-energy

    Agence internationale de l’énergie (IEA), Global Critical Minerals Outlook 2024 et 2025. https://www.iea.org/reports/global-critical-minerals-outlook-2024

    IEA, IRENA, Division statistique de l’ONU, Banque mondiale et OMS, Tracking SDG7 : The Energy Progress Report 2024. https://www.iea.org/reports/sdg7-data-and-projections

    Ember, European Electricity Review 2025 et 2024, données par pays. https://ember-energy.org/latest-insights/european-electricity-review-2025/

    Los Alamos National Laboratory et CEA, Chicago Pile 1, première réaction en chaîne contrôlée du 2 décembre 1942. https://www.lanl.gov/

    Eurostat, Household electricity prices in the EU, second semestre 2024, 2025. https://ec.europa.eu/eurostat/

    Commission européenne, EU Emissions Trading System (EU ETS), prix du carbone 2024 et 2025. https://climate.ec.europa.eu/eu-action/eu-emissions-trading-system-eu-ets_en

    Littérature photovoltaïque et NREL, coefficient de température des cellules, perte d’environ 0,3 à 0,5 % par degré au delà de 25 degrés.

    Liu P. et Barlow C. Y. (2017), Wind turbine blade waste in 2050, Waste Management, sur le recyclage des pales.

    ITER Organization et Sénat français, projet ITER de fusion à Saint Paul lez Durance. https://www.iter.org/

    Sources complémentaires (réseau et bâtiment)

    CAISO (California Independent System Operator), courbe du canard (duck curve), terme introduit en 2013 ; complété par RTE pour le contexte français. https://www.caiso.com/

    Ministère de la Transition écologique, Réglementation environnementale RE2020, indicateur Degrés-Heures de confort d’été, méthode développée avec le CEREMA et le CSTB, scénario caniculaire fondé sur 2003. https://www.ecologie.gouv.fr/reglementation-environnementale-re2020

    Météo-France et GIEC (IPCC), observations et projections sur l’intensification des vagues de chaleur. https://meteofrance.fr/ et https://www.ipcc.ch/

  • Episode 3 : Canicules  – tour du monde de la chaleur en ville

    Episode 3 : Canicules – tour du monde de la chaleur en ville

    Il est grand temps de s’adapter au changement climatique et de sortir des débats nationaux simplistes.

    Pendant longtemps, les grandes canicules urbaines ont été regardées comme des accidents exceptionnels. Paris en 2003. Chicago en 1995. Londres en 2022. Vancouver en 2021. Tokyo en 2018. Phoenix en 2023. Bangkok en 2024.

    À chaque fois, le récit semble différent : une ville européenne vieillissante, une métropole nord-américaine très inégalitaire, une capitale asiatique dense et fortement équipée, une ville désertique habituée aux extrêmes, une métropole côtière qui se croyait protégée.

    Pourtant, ces épisodes racontent une histoire commune : la ville moderne doit continuer à s’adapter aux chaleurs extrêmes. La canicule n’est pas seulement une température élevée. C’est la rencontre entre un climat, des bâtiments, des rues, des équipements, des habitudes sociales, des inégalités et une organisation sanitaire.

    Regardons ces villes pour comprendre ce qui les rend vulnérables, ou au contraire plus robustes, quand la chaleur devient dangereuse.

    1. Comment les autres villes ont vécu les épisodes caniculaires

    Paris 2003 : la ville minérale face au choc sanitaire

    Paris reste l’exemple fondateur pour la France contemporaine. En août 2003, les températures dépassent 40 °C dans 15 % des villes françaises ; à Paris-Montsouris, les maximales culminent à 39,5 °C le 11 août, et les minimales nocturnes restent comprises entre 20 et 25,5 °C pendant près de deux semaines.

    Le choc sanitaire est massif. L’Inserm a établi une surmortalité d’environ 15 000 décès dus à la chaleur entre le 1er et le 20 août 2003 en France, soit une surmortalité de +55 %. L’Île-de-France a été particulièrement touchée, avec une surmortalité régionale de +134 % (+127 % à Paris intra-muros, jusqu’à +171 % dans le Val-de-Marne).

    ➣ NOTRE article détaillé sur cet été meurtrier

    Pourquoi cet épisode reste comparable aux canicules actuelles ? Parce qu’il combine plusieurs facteurs toujours présents : forte densité urbaine, logements anciens, chambres sous combles, faible équipement en climatisation résidentielle, isolement de personnes âgées, et difficulté à faire redescendre les températures la nuit.

    Le pic de surmortalité des 11 et 12 août, jusqu’à environ 2 200 décès quotidiens en excès, a précisément suivi les nuits les plus chaudes. La chaleur tue surtout quand elle dure et quand les nuits ne permettent plus au corps de récupérer.

    La ville agit alors comme un piège thermique : rues minérales, façades, toitures et sols qui stockent l’énergie solaire le jour, puis la restituent la nuit. Ce mécanisme est au cœur de l’îlot de chaleur urbain décrit par T. R. Oke dès 1982 dans son article fondateur The energetic basis of the urban heat island. Paris 2003 n’est donc pas seulement une crise météo : c’est une crise du bâti, de l’organisation sanitaire et de la préparation urbaine. 

    Londres 2022 : une ville tempérée qui découvre le 40 °C

    Londres offre un autre enseignement précieux. Le 19 juillet 2022, le Royaume-Uni franchit pour la première fois le seuil de 40 °C, avec 40,3 °C mesurés à Coningsby (Lincolnshire). Londres, ville historiquement tempérée – voire pluvieuse pour les esprits taquins – , n’est pas conçue pour ces niveaux de chaleur : moins de 5 % des logements britanniques sont climatisés.

    Le bilan national est significatif : l’UK Health Security Agency estime à environ 2 985 décès en excès la surmortalité liée aux périodes de chaleur de l’été 2022 (2 803 décès chez les 65 ans et plus), le plus lourd bilan depuis la mise en place du plan canicule anglais en 2004. Fait marquant, le taux de mortalité liée à la chaleur à Londres dépasse désormais celui de toute autre capitale d’Europe du Nord, et se rapproche de celui de villes méditerranéennes comme Rome.

    Pourquoi Londres nous intéresse-t-elle ? Parce qu’elle ressemble à de nombreuses villes françaises dans sa vulnérabilité culturelle et technique. Les logements y sont pensés pour retenir la chaleur l’hiver (chauffage « humide » à eau, radiateurs), pas pour l’évacuer l’été. Le Climate Change Committee britannique résume la situation d’une formule : le Royaume-Uni est « un pays construit pour un climat qui n’existe plus ».

    Vancouver 2021 : quand une ville « fraîche » devient mortelle

    Vancouver est un cas encore plus brutal. Fin juin 2021, un dôme de chaleur frappe la Colombie-Britannique. Les températures dépassent 40 °C dans plusieurs secteurs de la région, et le pays bat son record absolu avec 49,6 °C à Lytton le 29 juin (la localité sera détruite par un incendie le lendemain). La mortalité explose : la BC Coroners Service recense 619 décès attribuables au dôme de chaleur à l’échelle de la province, dont 98 % survenus à l’intérieur des logements.

    Le taux d’équipement en climatisation résidentielle était alors meilleur que dans les deux cas précédents : selon BC Hydro (2018), environ un tiers (34 %) des logements de Colombie-Britannique disposaient d’une forme de climatisation, l’essentiel se concentrant dans l’intérieur des terres ; dans le Grand Vancouver, ce taux était nettement plus bas. Parmi les personnes décédées, seules 7,4 % disposaient d’un dispositif de rafraîchissement intérieur.

    Vancouver illustre le danger des territoires qui se croyaient protégés : climat océanique, étés historiquement modérés, parc bâti peu équipé, faible culture du risque chaleur. La catastrophe montre qu’une ville n’a pas besoin d’être Phoenix pour connaître une crise mortelle. Il suffit d’un épisode extrême dans un parc bâti non préparé.

    Chicago 1995 : la chaleur comme révélateur social

    Chicago, en juillet 1995, est un cas majeur. La température de l’air atteint 41 °C (106 °F) le 13 juillet, avec un indice de chaleur (ressenti, humidité comprise) dépassant 50 °C (jusqu’à ~52 °C / 126 °F). Les nuits restent étouffantes, autour de 26 °C. Le médecin légiste du comté de Cook attribue directement 465 décès à la chaleur sur la période, tandis que les analyses de surmortalité aboutissent à 739 décès excédentaires sur cinq jours — l’une des vagues de chaleur les plus meurtrières de l’histoire américaine.

    La ville était pourtant davantage équipée en climatisation que Paris ou Londres. Mais l’équipement moyen masque de fortes inégalités. C’est l’un des grands enseignements du sociologue Eric Klinenberg dans Heat Wave: A Social Autopsy of Disaster in Chicago (University of Chicago Press, 2002) : la carte de la mortalité épouse celle de la pauvreté. Les morts ont suivi la carte de l’isolement, de l’accès réel à la climatisation (beaucoup de victimes en possédaient une mais n’avaient pas les moyens de la faire fonctionner), de la peur de sortir ou d’ouvrir les fenêtres, de la qualité du logement et de la présence ou non de liens sociaux. Les quartiers noirs paupérisés du South Side et du West Side ont payé le plus lourd tribut.

    Chicago montre donc que l’équipement technique ne suffit pas s’il n’est pas accessible, fiable et socialement distribué.

    Tokyo 2018 : la ville dense, chaude, mais fortement équipée

    Tokyo offre un contraste intéressant. Pendant l’été 2018, le Japon connaît une vague de chaleur sévère, avec un record national de 41,1 °C à Kumagaya (banlieue nord de Tokyo) le 23 juillet. Sur l’ensemble de la saison, les statistiques vitales du ministère de la Santé japonais recensent plus de 1 000 décès liés à la chaleur à l’échelle nationale (2018 figure parmi les années records ; le décompte plus restreint des seuls décès survenus après transport en ambulance est de l’ordre de 160).

    Or le Japon est aussi un pays très fortement équipé : le taux d’équipement des foyers en climatisation dépasse 90 %, avec en moyenne plusieurs appareils par logement. Ce cas est important car il empêche les conclusions simplistes. Une ville très équipée peut encore connaître une mortalité liée à la chaleur : il reste des personnes vulnérables, des travailleurs exposés, des coûts énergétiques dissuasifs, des comportements à risque. De fait, au Japon, près de 90 % des personnes décédées à l’intérieur n’utilisaient pas ou ne possédaient pas de climatiseur.

    Mais Tokyo montre aussi qu’à ces niveaux de chaleur et de densité, la climatisation devient une infrastructure ordinaire de protection. Le vrai sujet n’est pas de savoir si la climatisation est « bien » ou « mal », mais comment elle est utilisée, par qui, dans quels bâtiments, avec quelle efficacité énergétique, et avec quelles protections pour les publics vulnérables.

    Phoenix 2023 : la climatisation comme infrastructure vitale

    Phoenix est un cas extrême, mais très instructif. En 2023, la ville connaît 31 jours consécutifs au-dessus de 43,3 °C (110 °F), avec des pics atteignant 46 à 48 °C (jusqu’à 119 °F les 19 et 20 juillet) et des nuits qui ne descendent pas sous 32 °C pendant plus de deux semaines. Le comté de Maricopa enregistre 645 décès liés à la chaleur, un record.

    Phoenix est pourtant l’une des villes les plus climatisées du monde, avec un équipement quasi universel (supérieur à 90 % des foyers). Ce paradoxe apparent est essentiel : la climatisation ne garantit pas l’absence de morts, mais son absence ou sa panne devient immédiatement dangereuse. La donnée la plus parlante du rapport sanitaire de Maricopa : la totalité des décès survenus à l’intérieur ont eu lieu dans des environnements non rafraîchis ; et parmi ces décès où un climatiseur était présent, l’appareil était en panne dans 85 % des cas. Le refroidissement n’y est pas un confort : c’est une condition de survie.

    Phoenix illustre aussi la face énergétique du problème. Les systèmes de climatisation rejettent de la chaleur à l’extérieur. L’étude de Salamanca et al. (2014), réalisée sur une période de chaleur extrême de 10 jours sur l’agglomération de Phoenix, montre que les rejets de chaleur des climatiseurs peuvent augmenter la température nocturne de l’air de plus de 1 °C dans certains secteurs urbains, tout en accroissant la demande électrique de refroidissement.

    C’est le cercle vicieux du refroidissement urbain : plus il fait chaud dehors, plus on climatise ; plus on climatise, plus on ajoute localement de la chaleur ; plus l’air extérieur chauffe, plus les machines perdent en rendement. Mais la conclusion n’est pas qu’il faut supprimer la climatisation — à Phoenix, ce serait absurde. La conclusion est qu’il faut intégrer dans la conception de la ville, à la fois la réduction des besoins de froid et mieux piloter les équipements pour protéger la continuité électrique.

    Bangkok 2024 : chaleur, humidité et ressenti extrême

    Bangkok ajoute une autre dimension : l’humidité. En avril 2024, la température réelle atteint 40,1 °C dans la capitale, mais avec une humidité élevée, l’indice de chaleur ressenti dépasse 52 °C, classé « extrêmement dangereux » par les autorités municipales pendant plusieurs jours consécutifs. À l’échelle nationale, la Thaïlande recense 61 décès par coup de chaleur sur les premiers mois de 2024 — déjà davantage que sur toute l’année 2023 (37). Le record national de température a frôlé les 44,6 °C atteints en 2023.

    Le taux d’équipement en climatisation des logements thaïlandais est plus difficile à chiffrer précisément ; les estimations disponibles le situent autour de la moitié à deux tiers des foyers en zone urbaine, avec de fortes disparités entre logements récents, condominiums, habitations traditionnelles et quartiers informels.

    Bangkok rappelle que la température de l’air ne suffit pas. L’humidité réduit la capacité du corps à se refroidir par transpiration : un 40 °C humide peut être plus dangereux qu’un 42 °C sec. Pour la France, l’exemple est utile car les épisodes caniculaires deviennent parfois plus lourds, plus humides et plus nocturnes. Le confort d’été ne se résume donc pas à un thermomètre.

    2. Qu’apprenons-nous de ces épisodes ?

    Ces villes ne racontent pas une seule histoire. Elles montrent au contraire que la mortalité en période de canicule est multifactorielle. Il n’y a pas un coupable unique, mais une chaîne de vulnérabilités.

    Premier enseignement : la ville stocke la chaleur avant de la rejeter

    Le premier facteur est physique. Les bâtiments, les rues et les sols absorbent le rayonnement solaire pendant la journée, puis relâchent cette chaleur la nuit. Ce phénomène explique une grande partie de l’îlot de chaleur urbain, dont T. R. Oke (1982) a décrit les bases énergétiques : modification du bilan radiatif, inertie thermique des matériaux urbains, faible évacuation nocturne, stockage dans les structures.

    Les travaux de M. Santamouris, notamment sa revue de 2014 dans Solar Energy sur les toitures réfléchissantes et végétalisées, montrent que les stratégies passives — albédo élevé, végétalisation, réduction des surfaces sombres, amélioration des enveloppes — sont essentielles pour diminuer la charge thermique urbaine. Les toitures réfléchissantes (« cool roofs ») sont particulièrement efficaces en pic diurne, tandis que les toitures végétalisées agissent davantage la nuit ; dans les bâtiments climatisés, des toitures fraîches peuvent réduire la demande de refroidissement de l’ordre de 10 à 40 % selon le climat et l’isolation.

    C’est un point décisif dans le débat public. La climatisation rejette de la chaleur, mais l’essentiel de la surchauffe nocturne d’une ville dense vient d’abord de la chaleur stockée par le bâti et les matériaux. La ville chauffe parce qu’elle a absorbé trop d’énergie pendant la journée.

    Deuxième enseignement : la climatisation ajoute une couche de chaleur, mais peut sauver des vies

    La climatisation est souvent traitée de façon caricaturale : soit solution miracle, soit symbole de l’échec écologique. Les études permettent de sortir de cette opposition.

    À Paris, l’étude de de Munck, Pigeon, Masson et al. (2013), publiée dans l’International Journal of Climatology, modélise quatre scénarios de climatisation à l’échelle de la ville. Dans le scénario de généralisation des climatiseurs, la température nocturne des rues pourrait augmenter de l’ordre de 2 °C. À Phoenix, Salamanca et al. (2014) montrent un effet du même ordre, avec une hausse locale nocturne de plus de 1 °C et une surconsommation électrique induite.

    Ces chiffres sont importants, mais ils doivent être comparés à l’ampleur de l’îlot de chaleur urbain lui-même, qui peut maintenir les centres-villes 4 à 8° au-dessus des zones rurales. La climatisation n’est donc pas neutre, mais elle n’est pas le moteur principal de la surchauffe : c’est une surcouche active, pilotable, qui s’ajoute à une base passive beaucoup plus massive.

    Cela change la conclusion politique et technique. Dans un EHPAD, un hôpital, une école, un logement sous toiture ou un appartement occupé par une personne fragile, la climatisation peut sauver des vies — des études de modélisation estiment qu’un recours adapté pourrait éviter une part majoritaire des décès liés à la chaleur. Le problème n’est pas son existence, mais son mauvais usage, son mauvais dimensionnement, son mauvais pilotage, ou son absence là où elle est vitale.

    Troisième enseignement : le taux d’équipement compte, mais l’accès réel davantage

    Les comparaisons entre villes sont éclairantes. Paris (2003), Londres (2022) et Vancouver (2021) ont subi des épisodes très sévères dans des environnements peu équipés. À l’inverse, Tokyo et Phoenix sont très équipées, mais continuent de connaître des décès. L’équipement moyen ne dit pas tout et l’équipement ne suffit pas !

    Il faut regarder : qui est équipé ; qui peut payer l’électricité ; qui sait utiliser correctement l’équipement ; qui vit dans un logement très exposé ; qui peut se déplacer vers un lieu frais ; qui est isolé ; qui dépend d’un système électrique ou technique fragile. Chicago 1995 l’a montré de façon spectaculaire : les morts ne se répartissent pas seulement selon la température, mais selon les inégalités sociales, l’isolement et l’accès réel au refroidissement. Un taux d’équipement élevé peut masquer des poches de vulnérabilité extrême.

    Quatrième enseignement : l’urbanisme peut aggraver ou atténuer la crise

    La forme urbaine compte. Une rue étroite, minérale, sans arbre, bordée de façades hautes, retient plus facilement la chaleur. Une toiture sombre absorbe davantage qu’une toiture claire. Une cour intérieure sans ventilation peut devenir un piège.

    À l’inverse, certaines solutions réduisent la charge thermique : toitures claires, protections solaires, végétalisation et ombrage, désimperméabilisation, ventilation nocturne, matériaux moins absorbants, espaces publics frais, accès à l’eau, refuges climatisés. Mais ces solutions n’agissent pas toutes au même rythme. Planter des arbres est indispensable, mais un arbre met du temps à produire de l’ombre. Rénover massivement le bâti prend des années. Installer des protections solaires peut être plus rapide. Piloter les équipements existants peut être immédiat. L’adaptation doit donc combiner le temps court et le temps long.

    Cinquième enseignement : la facture énergétique devient une question sanitaire

    Plus la chaleur augmente, plus la demande de froid augmente — dans les logements, les bureaux, les hôpitaux, les commerces, les EHPAD, les transports. L’Agence internationale de l’énergie anticipe d’ailleurs que le refroidissement deviendra l’un des principaux moteurs de la croissance de la demande électrique mondiale d’ici 2050.

    La facture énergétique devient alors un sujet de santé publique. Si l’électricité devient trop coûteuse, certains ménages limitent le refroidissement actif, malgré le danger. Si les bâtiments sont mal conçus, ils consomment beaucoup pour un résultat médiocre. Si les équipements sont mal pilotés, ils refroidissent des espaces vides pendant que des espaces occupés restent trop chauds. Le bon objectif n’est donc pas seulement de « mettre de la climatisation », mais de produire du confort utile avec le moins d’énergie possible : réduire les besoins par le bâti, piloter les usages, et réserver la puissance de refroidissement aux moments et aux lieux où elle protège réellement les personnes.

    3. Quels enseignements pour la France ?

    La France est dans une position intermédiaire. Elle n’est pas Phoenix, mais elle connaît déjà des épisodes extrêmes. Elle n’est pas Bangkok, mais certaines nuits deviennent lourdes. Elle n’est pas Tokyo, mais les grandes villes se densifient et vieillissent. Elle n’est plus le Paris de 2003 — elle a instauré un Plan national canicule, un système d’alerte et un suivi sanitaire — mais son parc bâti reste largement inadapté aux canicules longues. À Paris-Montsouris, le réchauffement observé entre 1900-1919 et 2000-2019 atteint 2,3 °C, et le nombre de nuits tropicales (minimale > 20 °C) est passé de quasiment zéro à la fin du XIXᵉ siècle à environ cinq par an aujourd’hui.

    La question est donc devenue : comment rendre les villes françaises habitables dans un climat plus chaud ? Adapter nos bâtiments.

    Sortir des débats simplistes sur la climatisation

    Dire « la climatisation réchauffe les villes » est devenu un déni d’adaptation. 

    Les rejets actifs de la climatisation ajoutent de la chaleur marginale locale (études de Paris et de Phoenix), sur la base de l’îlot de chaleur urbain qui vient d’abord du stockage passif par les matériaux. Il faut donc hiérarchiser les leviers : éviter les climatiseurs mal posés, mal réglés, surdimensionnés ou fonctionnant à vide ; mais ne pas refuser par principe le refroidissement actif dans les bâtiments où elle protège la santé. La ligne se dessine : climatisation utile, pilotée, ciblée, intégrée à une stratégie passive ambitieuse.

    Équiper les lieux critiques avant de généraliser à l’aveugle

    Remettons l’humain au coeur de notre adaptation climatique.

    Identifions les lieux où la chaleur met directement les personnes en danger : EHPAD, hôpitaux, écoles, crèches, logements sociaux très exposés, chambres sous combles, résidences étudiantes, centres d’hébergement, lieux de travail non adaptés, bâtiments recevant du public. Dans ces lieux, le refroidissement ne peut plus être traité comme un luxe : il faut des zones refuges, des pièces réellement fraîches, des équipements maintenus, des consignes de fonctionnement, des plans de continuité, des alertes et des capteurs. L’étude « Paris à 50 °C » menée par la Ville de Paris a d’ailleurs montré que de nombreux hôpitaux voient leurs groupes de froid décrocher au-delà de 43 °C extérieurs — un angle mort technique majeur.

    Mesurer les températures réelles dans les bâtiments

    La France manque encore d’une culture de la mesure du confort d’été. On connaît la consommation énergétique annuelle, parfois le DPE, mais rarement la température réelle d’une salle de classe, d’une chambre d’EHPAD ou d’un logement social pendant une canicule. Or, sans mesure, on pilote à l’aveugle. Il faut suivre les températures intérieures (et particulièrement nocturnes), l’humidité, l’exposition solaire, l’usage des protections solaires, le fonctionnement de la ventilation, les consommations de froid et les zones les plus critiques. Ce suivi permet de prioriser les actions, d’éviter de dépenser partout de la même façon, et de révéler les bâtiments où un simple pilotage suffit déjà à améliorer la situation.

    Combiner passif, actif et organisation

    Depuis 30 ans, la France n’a rien gagné à politiser le débat sur l’énergie : sortons des oppositions politiques et cessons d’opposer des solutions. Apprenons à articuler les solutions selon leur impact sur la santé et le climat..

    • Le passif est un axe de travail lourd et majeur : protections solaires, toitures claires, isolation adaptée, réduction des apports solaires, végétalisation, ombrage, ventilation nocturne.
    • L’actif est un travail à la main de l’occupant : climatisation ou rafraîchissement là où c’est nécessaire, avec des consignes raisonnables, un pilotage par occupation, une maintenance sérieuse et une attention aux rejets de chaleur.
    • L’organisation enfin, en choix assumé de société : plans canicule, accès aux lieux frais, surveillance des personnes vulnérables, horaires adaptés, continuité électrique, information des occupants.

    Les villes en risque climatique ne sont pas seulement celles qui manquent de technologie, mais celles qui combinent mal le bâti, les équipements et l’organisation sociale.

    Traiter la nuit comme un indicateur majeur

    La France doit cesser de ne regarder que les pics de température. Une journée à 40 °C est dangereuse, mais une nuit qui ne redescend pas l’est tout autant : c’est la nuit qui permet au corps de récupérer, qui révèle la chaleur stockée par le bâti, et qui transforme un logement inconfortable en logement dangereux — Paris 2003, Chicago 1995 et Tokyo 2018 l’ont tous démontré. Les politiques d’adaptation devraient donc suivre un indicateur simple : la capacité des bâtiments et des quartiers à redescendre en température la nuit.

    Conclusion : la ville habitable sera une ville pilotée

    Les grandes canicules urbaines nous apprennent une chose : la chaleur n’est jamais seulement dehors. Elle est – et reste – dans les murs, les toits, les rues, les équipements, les factures, les inégalités, les routines de gestion et les angles morts de nos bâtiments.

    Paris, Londres, Vancouver, Chicago, Tokyo, Phoenix et Bangkok ne donnent pas une recette unique. Elles donnent une méthode : comprendre les vulnérabilités, mesurer les températures réelles, réduire les apports de chaleur, protéger les plus fragiles, équiper les lieux critiques, piloter les systèmes — assumer la climatisation quand elle sauve des vies, la limiter quand elle fonctionne inutilement, et adapter la ville en profondeur.

    L’enjeu n’est pas de choisir entre sobriété et protection. C’est de construire une ville capable de protéger les personnes sans aggraver inutilement la chaleur qu’elle subit. C’est cela, l’adaptation sérieuse aux canicules urbaines.

    Sources

    Articles et ouvrages scientifiques

    • Oke, T. R. (1982). The energetic basis of the urban heat island. Quarterly Journal of the Royal Meteorological Society, 108(455), 1-24. DOI : 10.1002/qj.49710845502
    • de Munck, C., Pigeon, G., Masson, V., Meunier, F., Bousquet, P., Tréméac, B., Merchat, M., Poeuf, P. & Marchadier, C. (2013). How much can air conditioning increase air temperatures for a city like Paris, France ? International Journal of Climatology, 33(1), 210-227. DOI : 10.1002/joc.3415
    • Salamanca, F., Georgescu, M., Mahalov, A., Moustaoui, M. & Wang, M. (2014). Anthropogenic heating of the urban environment due to air conditioning. Journal of Geophysical Research: Atmospheres, 119(10), 5949-5965. DOI : 10.1002/2013JD021225 (et non PNAS, comme indiqué par erreur dans la version initiale)
    • Santamouris, M. (2014). Cooling the cities – A review of reflective and green roof mitigation technologies to fight heat island and improve comfort in urban environments. Solar Energy, 103, 682-703. DOI : 10.1016/j.solener.2012.07.003
    • Synnefa, A., Santamouris, M. & Akbari, H. (2007). Estimating the effect of using cool coatings on energy loads and thermal comfort in residential buildings. Energy and Buildings (réduction de la demande de froid de 10 à 40 % via toitures fraîches).
    • Klinenberg, E. (2002). Heat Wave: A Social Autopsy of Disaster in Chicago. University of Chicago Press.
    • Analysis of community deaths during the catastrophic 2021 heat dome (Greater Vancouver). Environmental Epidemiology / PubMed PMC8835552.

    Sources institutionnelles et bilans officiels

    • Inserm / InVS — bilan de la surmortalité de la canicule d’août 2003 en France (~14 800 décès, +55 %).
    • MRAe Île-de-France — Lettre sur la surchauffe urbaine (surmortalité Île-de-France +134 % en 2003 ; réchauffement de Paris-Montsouris ; nuits tropicales).
    • Géoconfluences (ENS Lyon) — Une vague de chaleur meurtrière : les enseignements de l’été 2003 en France.
    • Met Office (Royaume-Uni) — record de 40,3 °C à Coningsby, 19 juillet 2022.
    • UK Health Security Agency / Office for National Statistics — Heat mortality monitoring report 2022 (≈ 2 985 décès en excès).
    • UCL News (2025) — projections de mortalité liée à la chaleur (PLoS Climate ; rappel du bilan 2 985 décès en 2022).
    • BC Coroners Service — Review of Heat-Related Deaths in B.C. in Summer 2021 (619 décès).
    • BC Hydro (2018) — taux d’équipement en climatisation en Colombie-Britannique (~34 %).
    • Maricopa County Department of Public Health — 2023 Heat-Related Deaths Report (645 décès ; climatiseurs en panne dans 85 % des décès intérieurs équipés).
    • Fire and Disaster Management Agency (Japon) & ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales — bilans canicule 2018.
    • Nippon.com — données sur la mortalité liée à la chaleur au Japon (90 % des décès intérieurs sans climatiseur en service).
    • Ministère thaïlandais de la Santé publique / South China Morning Post, AFP — bilan canicule 2024 (61 décès ; indice de chaleur > 52 °C à Bangkok).
    • Ville de Paris — étude « Paris à 50 °C ».
    • Agence internationale de l’énergie (IEA) — The Future of Cooling (croissance de la demande de refroidissement à l’horizon 2050).
    • Climate Change Committee (Royaume-Uni) — vulnérabilité du parc bâti britannique ; taux de climatisation < 5 % des logements.

  • Épisode 2 — 2003, l’été meurtrier

    Épisode 2 — 2003, l’été meurtrier

    Comment mieux protéger nos aînés, grâce aux bâtiments ?

    Il était une fois un mois d’août pas comme les autres.

    Femme en rouge soufflant du feu sur un homme agé

    Au cours de la première quinzaine d’août 2003, la France a vécu une vague de chaleur exceptionnelle par son intensité, sa durée et son étendue géographique. Météo-France la considère encore aujourd’hui comme la plus sévère survenue dans le pays depuis le début des relevés modernes. Pendant près de deux semaines, les températures ont dépassé les normales saisonnières dans une grande partie du territoire. Jour après jour, nuit après nuit, aucune respiration, ni fraîcheur, sur le territoire.

    Plusieurs mécanismes expliquent cette sévérité. Sur le plan atmosphérique, un puissant blocage anticyclonique s’est installé au-dessus de l’Europe de l’Ouest, déviant les perturbations océaniques et maintenant un dôme d’air chaud immobile. Ce blocage a été précédé d’une sécheresse printanière marquée. Les sols, privés d’humidité, ne pouvaient plus se rafraîchir par évaporation, si bien que l’essentiel du rayonnement solaire s’est transformé en chaleur directe au niveau du sol. 

    Le facteur le plus meurtrier a souvent été mal compris sur le moment. Ce ne sont pas seulement les pics de l’après-midi qui ont tué, mais l’absence de répit nocturne. Les nuits sont restées si chaudes que les organismes n’ont jamais pu récupérer. Or c’est la nuit que le corps évacue la chaleur accumulée, à condition que le logement se rafraîchisse lui aussi. Quand la température intérieure ne redescend pas, la contrainte devient continue. À cette mécanique s’est ajoutée une pollution à l’ozone aggravée par l’absence de vent, qui a amplifié les troubles respiratoires.

    Le bilan a sidéré le pays. L’Institut national de la santé et de la recherche médicale a estimé la surmortalité à environ 15 000 décès supplémentaires en France pour le seul mois d’août. En tenant compte de l’effet retard observé jusqu’à la fin de l’année, la surmortalité atteint près de 20 000 décès. À l’échelle européenne, le projet de recherche coordonné par le démographe Jean-Marie Robine a chiffré environ 70 000 décès sur l’ensemble de l’été. Une crise sanitaire d’une ampleur comparable à une épidémie majeure.

    La corrélation que personne n’avait anticipée à l’époque :
    la chaleur frappe selon l’âge

    Le fait le plus marquant de 2003 n’est pas seulement le nombre de morts. 

    C’est le profil des personnes décédées : la mortalité n’a pas frappé la population au hasard. C’est le cœur de cette histoire: selon le rapport remis à l’Inserm et repris par la mission d’information du Sénat, les personnes de plus de 75 ans ont représenté 82 % des victimes. Autrement dit, quatre décès sur cinq ont concerné les plus âgés.

    Les raisons sont d’abord physiologiques. Avec l’âge, la perception de la chaleur s’émousse et la sensation de soif diminue, si bien qu’une personne âgée peut se déshydrater sans ressentir le besoin de boire. La capacité du corps à se rafraîchir par la transpiration se dégrade également, ce qui réduit le principal mécanisme naturel de régulation thermique. Une personne âgée peut ainsi basculer en hyperthermie sans percevoir le danger, jusqu’au coup de chaleur qui met en jeu le pronostic vital.

    Le personnage Foorier donne de l'eau aux personnes âgées

    À cette vulnérabilité de fond s’ajoutent des facteurs aggravants bien identifiés. Les maladies chroniques comme le diabète ou l’insuffisance cardiaque réduisent les marges d’adaptation. La perte d’autonomie empêche d’agir simplement : ouvrir une fenêtre la nuit, fermer un volet le jour, se déplacer vers un endroit plus frais. Certains traitements, notamment les diurétiques, amplifient la déshydratation. Les analyses de l’Inserm montrent par ailleurs que la surmortalité relative a été encore plus prononcée chez les femmes : l’espérance de vie n’était plus une statistique, c’était devenu un facteur de risque. La chaleur ne crée pas ces fragilités, elle les exploite.

    Le lieu du décès éclaire la suite de l’histoire. L’excès de mortalité a été le plus marqué pour les décès survenus à domicile, avec environ 5 130 décès. Toutefois, même dans des espaces de vie moins isolée, cela n’a pas forcément été beaucoup mieux :  dans les hospices et maisons de retraite, avec environ 2 574 décès, la mortalité a presque doublé à cause de la vague de chaleur. Il a été plus contenu en clinique privée et à l’hôpital. Ces lieux censés protéger les plus vulnérables se sont parfois comportés comme des pièges thermiques, ce qui déplace la question du seul champ médical vers celui du bâtiment.

    Un drame urbain, où le bâtiment a fait la différence

    La surmortalité n’a pas suivi un simple gradient de température. 

    Les régions méridionales, pourtant exposées à des maximales extrêmes, ont connu une hausse de mortalité inférieure à la moyenne nationale, notamment parce que leurs habitants et leur bâti étaient mieux adaptés à la chaleur. À l’inverse, l’épisode a pris l’allure d’une catastrophe dans le nord, le centre et l’est, et tout particulièrement dans les zones urbaines. L’Île-de-France et la région Centre ont figuré parmi les plus durement touchées, tandis que la Bretagne a été l’une des moins affectées.

    Le drame fut éminemment urbain, amplifié par le phénomène d’îlot de chaleur urbain qui maintient la nuit des températures élevées au cœur des villes. À Paris, la mortalité a augmenté de près de 190 % au plus fort de l’épisode. La configuration du bâti a joué un rôle direct. Les chambres situées sous les toitures en zinc, peu isolées, se sont transformées en fournaises pour les personnes âgées isolées qui y vivaient. Le message est limpide. À chaleur extérieure comparable, c’est la qualité thermique du logement qui a séparé le danger du simple inconfort.

    Le tribut des établissements pour personnes âgées

    Le constat de la surmortalité en établissement spécialisé a particulièrement marqué les pouvoirs publics, car ces résidents étaient pris en charge, le plus souvent en raison d’une perte d’autonomie. On pouvait donc en attendre une protection supérieure à celle d’un domicile isolé. La commission d’enquête de l’Assemblée nationale et la mission du Sénat ont mis en évidence une réalité dérangeante. L’impact a été extrêmement hétérogène d’un établissement à l’autre, certaines structures ayant perdu une part très importante de leurs résidents, y compris dans des régions réputées moins exposées à la chaleur.

    Plusieurs causes structurelles ont été identifiées. 

    En août 2003, la quasi-totalité des établissements ne disposait d’aucun espace collectif rafraîchi. Les bâtiments avaient été conçus pour la France au climat tempéré, pour passer l’hiver ; des bâtiments, souvent mal protégés du soleil et faiblement isolés, accumulaient la chaleur sans pouvoir l’évacuer la nuit. À cette vulnérabilité du bâti s’est ajoutée une vulnérabilité organisationnelle, la crise survenant au cœur de l’été, période de moindre présence des personnels soignants, ce qui a réduit la capacité de surveillance et d’hydratation des résidents les plus dépendants. Le bâtiment, censé abriter, est devenu une partie du problème.

    Ce que la France a appris et décidé

    Une crise de cette ampleur ne pouvait rester sans suite. 

    Les travaux parlementaires ont d’abord pointé une faille majeure. En 2003, la France ne disposait d’aucun dispositif de détection de la surmortalité en temps réel. Les certificats de décès circulaient encore largement sur papier, ce qui a retardé la prise de conscience de plusieurs jours. De cette leçon est né le Système d’alerte canicule et santé, qui croise depuis lors prévisions météorologiques et indicateurs sanitaires.

    La pièce maîtresse du dispositif est le Plan national canicule, actif chaque année du 1er juin au 15 septembre, articulé autour de quatre niveaux de vigilance, de la veille saisonnière à la canicule extrême. Il s’appuie sur la vigilance de Météo-France et déclenche des mesures graduées, du renforcement de la surveillance des personnes fragiles à l’activation des plans d’urgence et au recensement des lieux rafraîchis par les communes.

    Au niveau des établissements spécialisés, deux obligations structurantes sont issues de cette période. D’abord le Plan bleu, prévu par l’article D. 312-160 du Code de l’action sociale et des familles, qui désigne un référent de crise et organise la conduite à tenir. Ensuite l’obligation, posée par l’article D. 312-161 et précisée par le décret et l’arrêté du 7 juillet 2005, de disposer d’au moins un local ou une pièce rafraîchis accessibles aux résidents. La Haute Autorité de santé recommande d’y maintenir une température de l’ordre de 25 à 26 degrés. Les communes tiennent par ailleurs un registre des personnes âgées ou isolées afin d’organiser un suivi lors des alertes. Ces dispositifs ont indéniablement sauvé des vies.

    Vingt ans après, 2003 n’est plus une exception

    2003 ne serait qu’un souvenir douloureux si le climat n’avait pas continué de se réchauffer.

    Les données officielles et rapports experts décrivent une accélération nette. Météo-France recense 51 vagues de chaleur en France depuis 1947, dont les deux tiers se sont produites depuis le début du XXIe siècle, et la moitié après 2010. La France métropolitaine s’est déjà réchauffée d’environ 1,9 degré depuis le début du XXe siècle.

    La trajectoire à venir est documentée. Le sixième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat établit que l’influence humaine rend les vagues de chaleur plus fréquentes, plus intenses et plus précoces. Météo-France projette, pour le milieu du siècle, environ deux fois plus de vagues de chaleur que sur la période de référence récente, et résume l’enjeu d’une formule qui devrait retenir l’attention de tout gestionnaire de bâtiment. Dans une France à 4 degrés, la canicule de 2003 deviendra banale.

    personnage foorier qui tient la main à un couple sur des lits d'ehpads

    Les étés récents confirment cette bascule. 

    L’été 2022, suivi par l’été 2025 parmi les plus chauds… La bonne nouvelle est que l’adaptation a en partie fonctionné. Grâce à la vigilance et aux protocoles, la mortalité relative est restée nettement inférieure à celle de 2003. La mauvaise nouvelle est que le bilan absolu demeure lourd, et que les plus de 75 ans continuent de représenter la grande majorité des victimes, selon Santé publique France. Le risque depuis 2003 n’est donc pas totalement levé. Il revient chaque été, avec une acuité particulière pour les personnes restées à domicile, souvent isolées et mal protégées.

    Le refroidissement : utiliser avec intelligence les atouts en France

    Face à ce constat, la tentation est d’ajouter du froid partout, en multipliant les climatiseurs. 

    Pour les résidences spécialisées, la réglementation n’impose qu’un seul espace collectif rafraîchi. Pas la climatisation de chaque chambre. Une part importante de la journée et la totalité des nuits se vivent donc ailleurs que dans ce refuge, dans des chambres qui peuvent dépasser les seuils de danger. La pièce rafraîchie est une protection ponctuelle, pas une protection permanente.

    Selon l’Agence internationale de l’énergie, le refroidissement de confort est l’un des usages électriques qui croissent le plus vite dans le monde. Il représente déjà près de 20 % de l’électricité consommée dans les bâtiments, et sa demande va augmenter à l’horizon 2050. Les émissions indirectes liées au refroidissement ont presque triplé entre 1990 et 2022. Le mécanisme forme une boucle. Plus il fait chaud, plus on climatise. Plus on climatise, plus on émet. Plus on émet, plus il fait chaud. Multiplier les appareils dans des bâtiments mal conçus revient à consommer beaucoup pour un confort médiocre, tout en alimentant la chaleur de demain.

    Toutefois, la France dispose d’une énergie pilotable décarbonée abondante, grâce au nucléaire et à l’hydraulique. Ce parc permet de passer l’hiver avec le chauffage et permet aussi d’exporter. Cet atout permet donc d’envisager de la climatisation à faible impact énergétique au niveau français. Et les énergies renouvelables intermittentes, notamment le solaire, sont une source supplémentaire d’énergie pour passer les pics de chaleur : le panneau solaire tourne à plein régime au moment où le soleil chauffe.

    Ces solutions doivent être bien conçues et avec les équipements permettant de limiter leur impact environnemental, bien sûr. Toutefois, malgré leurs atouts et leur bénéfice sur la santé pendant les périodes de chaleur, elles souffrent globalement d’une image négative, suite au catéchisme anti-climatisation.

    Enfin, les climatisations sont dorénavant intégrées dans les pompes à chaleur (PAC) réversibles. A ce titre là, il devient incohérent de faire des installations de PAC sans y inclure la climatisation : pourquoi installer un équipement qui ne convient plus au climat et va laisser l’inconfort d’été – voire un risque sur la santé – au bâti ? En remplaçant par une PAC réversible un chauffage au fioul ou au gaz, équipement usuel d’un logement ou immeuble de résidence spécialisé, l’impact sur l’environnement devient rapidement positif !

    Concevoir un bâtiment qui tient la chaleur

    La protection durable se joue également dans la performance même du bâtiment. 

    Les travaux du Cerema, de l’ADEME et du Centre scientifique et technique du bâtiment convergent sur une approche bioclimatique, qui agit sur le bâti. Le premier levier est de protéger le bâtiment des apports solaires, par des protections extérieures sur les vitrages, par le traitement des toitures et par une inertie suffisante. Le second est d’évacuer la chaleur accumulée, grâce à la ventilation nocturne qui déstocke pendant la nuit l’énergie emmagasinée le jour.

    Cette exigence est désormais inscrite dans la réglementation environnementale RE2020, qui a renforcé l’indicateur de confort d’été et intégré dans ses calculs une séquence caniculaire représentative de l’été 2003. Les pouvoirs publics l’ont prolongée avec le programme Adapt Bâti Confort, porté par l’ADEME, le CSTB et le Cerema, qui vise à diffuser des solutions sobres, passives ou hybrides, pour les bâtiments résidentiels et tertiaires les plus exposés.

    Adapter le bâti existant reste toutefois complexe, et c’est un point que les gestionnaires connaissent bien. La réglementation impose certes d’embarquer une isolation thermique à l’occasion de travaux importants de ravalement ou de toiture, mais elle prévoit aussi des dérogations. Dans les secteurs patrimoniaux et aux abords des monuments historiques, toute modification de l’aspect extérieur requiert l’accord de l’Architecte des Bâtiments de France, ce qui peut conduire à écarter l’isolation par l’extérieur pour préserver les façades. Une nuance honnête doit enfin être posée. Lors des canicules les plus fortes, les mesures passives seules ne suffisent plus à garantir un confort sûr pour des occupants aussi fragiles. C’est précisément là qu’intervient le pilotage.

    Du passif au piloté : la gestion technique au service de la protection

    Concevoir un bâtiment sobre est nécessaire, mais ne suffit pas si personne ne l’exploite finement. La gestion technique du bâtiment, ou GTB, est l’outil qui transforme un bon bâtiment en bâtiment réellement protecteur. Elle permet d’asservir ventilation, occultations et rafraîchissement aux conditions réelles, heure par heure et pièce par pièce, en croisant la météo, l’occupation et l’inertie du lieu.

    Concrètement, un tel pilotage ferme les protections solaires aux heures critiques, déclenche la surventilation dès que l’air extérieur devient plus frais que l’air intérieur, et ne mobilise le rafraîchissement actif que lorsque les solutions passives atteignent leur limite. Surtout, il surveille en continu et détecte les dérives. Une chambre qui monte anormalement en température peut être identifiée avant que la situation ne devienne dangereuse. Le confort cesse d’être une affaire de chance pour devenir une donnée mesurée et maîtrisée. Loin d’opposer santé des occupants et sobriété énergétique, le pilotage réconcilie les deux objectifs.

    La méthode : audit, conception et pilotage continu

    Pour qu’un bâtiment protège réellement ses occupants, ces leviers doivent s’enchaîner dans une démarche cohérente, du diagnostic à l’exploitation. Le premier temps est l’audit. On ne protège bien que ce que l’on a d’abord mesuré et compris. Il s’agit de cartographier le comportement thermique du bâtiment, d’identifier où et quand il surchauffe, et de hiérarchiser les actions. Cette étape évite l’erreur fréquente qui consiste à faire des travaux ou à suréquiper à l’aveugle un bâtiment dont le vrai défaut est une protection solaire absente ou une ventilation défaillante.

    Le deuxième temps est la conception et l’installation, pour déployer les bonnes solutions, en adaptant de façon équilibrée les solutions passives et actives, ainsi que la gestion technique qui les pilotera, au juste niveau de performance et sans surdimensionner la puissance de refroidissement. C’est aussi l’étape, trop souvent négligée, de la mise en service rigoureuse, qui garantit que l’installation tient réellement les promesses du projet. Le troisième temps est le pilotage continu, qui maintient la performance dans la durée, détecte et traite les alertes et les dérives saison après saison. Cette continuité distingue l’exécution de la simple recommandation. Un diagnostic sans mise en œuvre ni suivi ne protège personne et ne réduit aucune consommation.

    Morale de l’histoire

    L’été 2003 nous a appris une vérité dérangeante. Nos bâtiments décident, en partie, de qui survit à la chaleur. La corrélation avec l’âge en fait une question de société, car ce sont nos aînés, les plus fragiles, qui paient le prix fort, et c’est dans les lieux censés les protéger que la surmortalité a parfois été la plus forte.

    Vingt ans plus tard, le climat se réchauffe et les canicules se rapprochent, au point que l’événement d’exception d’hier deviendra l’ordinaire de demain. Préserver les personnes âgées ne sera pas seulement affaire de protocoles et de surveillance, aussi indispensables soient ils. 

    Ce sera de plus en plus une question de performance énergétique. Des bâtiments conçus pour ne pas chauffer, pilotés pour rester sûrs, et rafraîchis juste, sans gaspillage. La meilleure protection contre la chaleur de demain commence par les toits qui nous abritent aujourd’hui.

    Prochain épisode de « Il était une fois… l’énergie » : à venir.

    Sources vérifiées

    Climat et météorologie de 2003

    1. Météo-France, Il y a 20 ans, la canicule de 2003.  meteofrance.com
    2. Géoconfluences (ENS de Lyon), Une vague de chaleur meurtrière : les enseignements de l’été 2003 en France.  geoconfluences.ens-lyon.fr
    3. Eurosurveillance, Mortality impact assessment of the 2003 heat wave in France (revue à comité de lecture).  eurosurveillance.org

    Surmortalité, âge et territoire

    1. Inserm, Surmortalité liée à la canicule d’août 2003, rapport final (D. Hémon et É. Jougla), 2004.  inserm.fr
    2. Santé publique France (ex-InVS), Impact sanitaire de la vague de chaleur d’août 2003 et Surmortalité liée à la canicule de 2003.  santepubliquefrance.fr
    3. Assemblée nationale, Rapport de la commission d’enquête sur les conséquences sanitaires et sociales de la canicule (C. Evin et F. d’Aubert), 2004.  assemblee-nationale.fr
    4. Sénat, La France et les Français face à la canicule : les leçons d’une crise, rapport d’information.  senat.fr/rap/r03-195
    5. Insee, Plus de décès pendant l’épisode de Covid-19 du printemps 2020 qu’au cours de la canicule de 2003, Insee Première n° 1816.  insee.fr

    Dispositifs de prévention et cadre réglementaire

    1. Ministère chargé de la Santé, La gestion sanitaire des vagues de chaleur (Plan national canicule).  sante.gouv.fr
    2. Haut Conseil de la santé publique, Le système d’alerte canicule et santé.  hcsp.fr
    3. Météo-France, Comprendre la vigilance canicule.  meteofrance.com
    4. Service-Public.fr, Canicule : se protéger et protéger ses proches, et Observatoire de l’adaptation au changement climatique.  service-public.gouv.fr ; adaptation-changement-climatique.gouv.fr
    5. Légifrance, articles D. 312-160 et D. 312-161 du Code de l’action sociale et des familles ; décret et arrêté du 7 juillet 2005.  legifrance.gouv.fr

    Tendances climatiques et bilans récents

    1. Météo-France, Changement climatique : quel impact sur les vagues de chaleur ? et Le climat futur en France.  meteofrance.com
    2. GIEC, sixième rapport d’évaluation, contribution du Groupe de travail I, 2021.
    3. Santé publique France, Fortes chaleurs, canicule : données (bilans des étés récents).  santepubliquefrance.fr
    4. Notre-environnement (service public d’information environnementale), Bilan sanitaire de l’été 2025.  notre-environnement.gouv.fr

    Bâtiment, rénovation et énergie

    1. Cerema, Réglementation environnementale 2020 et confort d’été ; Améliorer le confort d’été en logements collectifs ; Agir contre la surchauffe dans les écoles.  cerema.fr
    2. ADEME, CSTB et Cerema, programme Adapt Bâti Confort (Plan national d’adaptation au changement climatique).  cerema.fr
    3. Ministère de la Transition écologique, Exigences réglementaires pour les travaux de rénovation (arrêté du 3 mai 2007 modifié, obligation d’isolation à l’occasion de travaux).  rt-re-batiment.developpement-durable.gouv.fr
    4. Service-Public et Ministère de la Culture, Réaliser des travaux aux abords d’un monument historique et rôle de l’Architecte des Bâtiments de France.  culture.gouv.fr ; entreprendre.service-public.gouv.fr
    5. Agence internationale de l’énergie, The Future of Cooling.  iea.org/reports/the-future-of-cooling
  • Episode 1 – L’impact de la température sur l’apprentissage

    Episode 1 – L’impact de la température sur l’apprentissage

    La confrontation entre le calendrier historique des examens de fin d’année et l’intensification des anomalies thermiques estivales représente un défi pour le système éducatif. En France, le déroulement des épreuves du baccalauréat et du diplôme national du brevet coïncide traditionnellement avec le mois de juin, une période désormais sujette à des vagues de chaleur de plus en plus précoces, intenses et durables sous l’effet du dérèglement climatique global. Cette convergence temporelle expose les candidats à ce que les experts qualifient de double peine sanitaire et pédagogique

    Les « bouilloires thermiques » de l’enseignement

    La majorité des bâtiments ont été conçus selon des normes thermiques obsolètes, pensées pour conserver la chaleur en hiver plutôt que pour dissiper la surchauffe estivale. 

    « véritables bouilloires thermiques » selon la communauté éducative : le syndicat SNES-FSU révèle que 77,6 % des établissements secondaires ont enregistré des températures intérieures supérieures à 30 °C dans les salles de cours, tandis que 87,18 % des structures n’avaient bénéficié d’aucune mesure concrète d’adaptation thermique de la part des collectivités territoriales.

    Cette surchauffe interne s’explique par la conjonction de facteurs passifs et actifs. D’une part, la présence de trente élèves dans une salle de classe génère un apport thermique endogène équivalant à un radiateur d’une puissance continue de 3 000 W. D’autre part, la configuration minérale des cours de récréation, dépourvues de végétation et recouvertes de bitume foncé, crée un microclimat surchauffé où la température au sol dépasse régulièrement les 50 °C. Parce qu’ils sont de plus petite taille, les enfants et les jeunes adolescents évoluent physiquement dans une couche d’air basse dont la température réelle à hauteur de tête est supérieure de 10 °C à 15 °C à celle mesurée officiellement à hauteur d’adulte. Ainsi, un thermomètre météo affichant 30 °C à l’ombre correspond en réalité à un air respirable proche de 45 °C pour un jeune élève dans une cour asphaltée, transformant le cadre de vie scolaire en un enjeu critique de sécurité publique.

    Illustration : dans une salle de classe écrasée de chaleur, un écolier en sueur passe un examen de mathématiques. À ses côtés, le petit robot Foorier lui tend un mini-ventilateur pour le rafraîchir, pendant que les autres élèves s'éventent péniblement.

    Observations sur les résultats du bac

    Incidents météorologiques et évolution des examens

    En 1990, seulement 44,7 % d’une génération parvenait à obtenir le précieux diplôme. Cette proportion a connu une trajectoire ascensionnelle remarquable pour s’établir à 82,8 % en 2021 et osciller autour de 79,3 % en 2023. Si cette hausse s’explique principalement par les réformes pédagogiques successives et l’introduction du baccalauréat professionnel, l’analyse fine des sessions d’examen révèle l’émergence d’incidents métrologiques perturbant directement l’évaluation nationale.

    Le précédent le plus significatif s’est produit lors de la session de juin 2019. Confronté à un dôme de canicule d’une précocité et d’une virulence exceptionnelles sur l’ensemble de la métropole, le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a dû prendre la décision inédite de reporter les épreuves écrites du diplôme national du brevet au début du mois de juillet. Si le calendrier du baccalauréat général a pu être maintenu au prix d’aménagements logistiques de dernière minute, cet événement a agi comme un électrochoc, démontrant que l’administration centrale ne pouvait plus ignorer les conditions physiques de passation des épreuves. Depuis lors, les appels des candidats et des correcteurs se multiplient afin de réclamer une bienveillance accrue lors de la notation des épreuves rédigées dans des conditions de surchauffe suffocante, postulant que les écarts thermiques entre centres d’examen altèrent fondamentalement l’égalité devant le diplôme national.

    L’introduction de la réforme du baccalauréat en 2019, pleinement opérationnelle depuis 2022, a profondément restructuré l’évaluation en intégrant une part de 40 % de contrôle continu. Si cette modification visait initialement à valoriser la régularité du travail, elle décale également une partie de l’enjeu des examens sur l’ensemble de l’année scolaire. 

    Etat de la recherche sur les liens entre température et concentration

    Mécanismes physiologiques et impact sur les facultés cognitives des élèves

    La corrélation négative entre l’élévation thermique et la performance intellectuelle s’explique par des contraintes biologiques et neurologiques précises. Le corps humain maintient sa température centrale constante grâce à un système actif de thermorégulation. Lorsque la température ambiante s’élève au-delà de la zone de neutralité thermique (située entre 18 °C et 22 °C pour un sujet assis), l’organisme doit évacuer l’excédent de chaleur par la vasodilatation périphérique et la sudation.

    Ces réactions physiologiques exigent une dépense d’énergie métabolique considérable. Chez l’enfant et l’adolescent, ce processus est encore plus contraignant que chez l’adulte. Les jeunes présentent un métabolisme basal plus élevé, une température cutanée supérieure en zone neutre et une capacité de sudation inférieure, ce qui limite l’efficacité de leur refroidissement corporel. Par conséquent, leur température centrale augmente plus rapidement lors d’une exposition à de fortes chaleurs.

    Sur le plan cognitif, cette lutte métabolique s’effectue au détriment des fonctions cérébrales supérieures. Le cerveau, grand consommateur d’oxygène et de glucose, doit allouer une part importante de ses ressources à la gestion de la thermolyse. Les observations cliniques révèlent que l’hyperthermie altère l’activité cérébrale globale, modifie les taux de neurotransmetteurs essentiels comme la sérotonine, réduit le flux sanguin cérébral et augmente la pression artérielle.

    Ce mécanisme sature la mémoire de travail des élèves, diminue leur capacité d’attention sélective et ralentit considérablement la vitesse de traitement de l’information. De plus, au-dessus de seuils de confort thermique modérés, l’organisme cherche inconsciemment à réduire sa production de chaleur métabolique interne. Ce réflexe de défense engendre une baisse de l’état d’éveil (arousal), se traduisant par un relâchement musculaire, une sensation d’épuisement physique, de la léthargie et une somnolence incontrôlable en classe.

    Études empiriques et modélisation quantitative

    La recherche académique internationale a permis de quantifier avec une extrême rigueur l’impact de la chaleur sur le parcours scolaire des élèves, tant sur le plan de l’apprentissage continu que lors des évaluations ponctuelles.

    Goodman, Hurwitz, Park et Smith (2018/2020) : « Heat and Learning »

    Cette étude, publiée initialement en tant que document de travail du National Bureau of Economic Research (NBER) puis éditée par l’éminente American Economic Association, constitue la référence mondiale sur le sujet. Les chercheurs ont analysé de manière longitudinale les scores au PSAT de 10 millions d’élèves américains ayant passé l’examen au moins deux fois entre 2001 et 2014, en couplant ces résultats aux relevés météorologiques quotidiens ultra-locaux captés à proximité des établissements.

    Les résultats démontrent des effets causaux majeurs 

    • Perte d’apprentissage annuelle : pour les écoles ne disposant pas d’un système de climatisation fonctionnel, chaque augmentation de 1°F de la température moyenne sur l’ensemble de l’année scolaire réduit de 1 % la quantité de connaissances effectivement acquises au cours de cette année.
    • Effet cumulatif des journées caniculaires : chaque journée d’école supplémentaire affichant une température supérieure à 90°F (soit 32°C) réduit la progression annuelle d’un élève de 1/6 de pourcent. Lorsque la température franchit le cap des 100°F (soit 37,8°), la perte d’apprentissage subit une accélération de 50 %.
    • Disparités socio-économiques et raciales : l’accès à la climatisation en classe neutralise presque intégralement les effets délétères de la chaleur sur l’apprentissage. Les vagues de chaleur pénalisent ainsi de manière disproportionnée les élèves issus de minorités ethniques ou de milieux défavorisés, qui fréquentent majoritairement des établissements publics sous-équipés, expliquant environ 5 % de l’écart de réussite raciale observé aux États-Unis.
    • Perte de revenus à long terme : les chercheurs estiment qu’en l’absence de mesures d’adaptation thermique globale, la hausse des températures liée au réchauffement climatique pourrait amputer les revenus futurs d’un étudiant américain moyen de 25 000 USD sur l’ensemble de sa carrière professionnelle, en raison du déclin de ses performances académiques et de sa moindre diplomation.

    On peut exprimer la perte d’apprentissage annuel théorique DeltaA en fonction de l’élévation de la température intérieure moyenne d’une salle de classe non régulée DeltaT par l’équation suivante :

    DeltaA = -1,82% x DeltaT

    Park (2017) : surchauffe le jour de l’examen à New York

    En se focalisant sur les examens standardisés de fin d’études secondaires passés par les lycéens de New York, R. Jisung Park a modélisé l’impact immédiat de la chaleur le jour J. Ses données établissent qu’une hausse de 1°C de la température extérieure le jour du test diminue le score final de 0,4 %.Plus spectaculaire encore, un écart thermique de 10°C lors de la passation (32°C contre 22°C) induit une baisse de 10,9 % de la probabilité d’obtenir la moyenne à l’examen, modifiant directement le taux d’accès à l’enseignement supérieur pour les candidats exposés à la surchauffe.

    Wargocki, Porras-Salazar et Contreras-Espinoza (2019) : méta-analyse

    Cette méta-analyse, publiée dans la revue scientifique Building and Environment, a synthétisé les données de 18 études empiriques rigoureuses menées dans des zones de climat tempéré.39

    Les auteurs démontrent que :

    • La vitesse d’exécution et la précision lors d’exercices mathématiques et linguistiques augmentent en moyenne de 20 % lorsque la température ambiante de la classe est abaissée de 30°C à 20°C.
    • La température optimale d’apprentissage pour les élèves est inférieure à 22°C, confirmant que les enfants exigent des ambiances thermiques plus fraîches que les adultes pour exprimer leur plein potentiel intellectuel.

    Wargocki et Wyon (2007) : preuves par interventions de terrain

    Dans le cadre d’études expérimentales menées dans des écoles primaires au Danemark, ces chercheurs ont équipé des salles de classe de climatiseurs split temporaires afin d’ajuster artificiellement la température. Dans les pièces témoins non régulées, la température moyenne s’élevait à 23,6 °C, tandis que les salles rafraîchies étaient maintenues à 20 °C.

    Les élèves exposés à la température de 20 °C ont affiché une amélioration significative de leur vitesse de travail lors d’exercices d’arithmétique et de compréhension écrite, sans que leur taux d’erreur n’augmente, prouvant que le rafraîchissement débloque une réserve de productivité mentale immédiate chez les enfants.

    David Peter Wyon (1970, 1979) : études de référence en chambre climatique

    Dès 1970, David Peter Wyon a mené des expériences fondatrices en Suède. En exposant des élèves de 9 à 12 ans à des températures contrôlées de 20 °C, 27 °C et 30 °C durant deux heures, il a quantifié un effondrement des capacités de calcul et de mémorisation à 27 °C et 30 °C par rapport à 20 °C.

    En 1979, ses travaux sur la mémoire à court terme ont mis en évidence que si de très légères élévations thermiques au-dessus de la neutralité peuvent temporairement favoriser des tâches de pensée créative en diminuant l’anxiété, toute exposition prolongée ou supérieure au seuil de sudation dégrade drastiquement la vitesse de calcul mental, les garçons manifestant des comportements indisciplinés et les filles une apathie marquée.

    Autres contributions notables (Barbic et al., 2019 ; Arabie Saoudite, 2022)

    En 2019, Barbic et ses coauteurs ont évalué des étudiants britanniques confrontés à des hausses de température en classe réelle. Une élévation modérée de seulement 4 °C (faisant passer l’air de 22,4 °C à 26,2 °C) a provoqué une baisse immédiate de leurs performances cognitives globales, corrélée à une hyperactivité du système nerveux sympathique cardiaque, illustrant la réalité physique du stress thermique.

    En 2022, une étude d’envergure menée en Arabie Saoudite auprès de 499 étudiantes âgées de 16 à 23 ans a analysé l’action conjuguée de la température et du taux de dioxyde de carbone (CO2), utilisé comme indicateur de renouvellement d’air. Les résultats établissent une synergie critique : les meilleures performances en termes de vitesse et de précision sont obtenues exclusivement lorsque la température est maintenue entre 20 °C et 23 °C et que le taux de CO2 est limité à 600 ppm grâce à une ventilation adéquate. Une dégradation de ces deux paramètres entraîne un déclin cognitif rapide, même pour des expositions de courte durée.

    Seuil ou Variable ThermiqueEffets Biologiques et Neurocognitifs AssociésÉtudes Clés de Référence
    Zone optimale : 20 °C – 22 °C Maximisation de la vitesse de calcul, de la mémorisation et de la compréhension linguistique chez l’enfant et l’adolescent.Wargocki, Porras-Salazar & Contreras-Espinoza (2019).
    Seuil de déclin : > 26 °C Perte systématique de 2 % des performances cognitives par degré supplémentaire au-dessus de ce seuil d’alerte.Étude du Journal of Environmental Psychology.
    Chaleur modérée : 27 °C – 30 °C Diminution de la vitesse de lecture, baisse des capacités de synthèse linguistique et ralentissement du calcul numérique.Wyon (1970) ; Wargocki & Wyon (2007).
    Chaleur extrême : > 32,2 °C Amputation d’un sixième de pourcent de l’apprentissage annuel par jour de classe exposé.Goodman, Hurwitz, Park & Smith (2018/2020).
    Seuil d’évacuation : > 33 °C (sans VMC) Fatigue excessive, maux de tête, risques sanitaires critiques à court terme imposant l’évacuation des locaux scolaires.Recommandations de médecine scolaire et d’ergonomie.
    Nuits tropicales : > 20 °C (nocturne) Altération de la phase de sommeil profond, dette cognitive et absence de récupération mentale entre deux jours d’examen.Dr Tayeb Hamdi (2026).

    Comment faire dans la perspective de l’augmentation des températures ?

    Les modélisations climatiques s’accordent sur une amplification sans précédent de l’exposition thermique du système scolaire français au cours des prochaines décennies. 

    Entre 1980 et 1989, la France n’enregistrait en moyenne que 3 jours de canicule par an ; cette valeur s’est élevée à 12 jours par an au cours de la décennie 2013-2022.

    D’ici 2050, les vagues de chaleur estivales débuteront dès le début du mois de juin, voire dès la mi-mai à l’horizon 2100, englobant de fait l’intégralité de la période de préparation et de passation des examens nationaux. La fin du mois de mai 2026 montre une tendance qui s’installe.

    L’été 2025, quand plus de 200 écoles publiques ont dû fermer leurs portes de manière temporaire ou définitive en raison de températures intérieures insoutenables, ne constitue plus une anomalie météorologique. À l’horizon 2030, si les émissions mondiales de gaz à effet de serre poursuivent leur trajectoire actuelle, ce sont 1,3 million d’élèves de maternelle qui seront directement affectés en France. Avec plus de 55 % des écoles maternelles du pays exposées de manière récurrente à des températures intérieures supérieures à 35 °C. 

    Au total, 7 138 écoles primaires et maternelles subiront cette situation de surchauffe extrême d’ici 2030.

    Face à cette menace systémique pour l’égalité républicaine et la réussite éducative, l’adaptation du parc immobilier scolaire ne peut plus reposer sur des mesures d’urgence ponctuelles ou des incitations individuelles. L’inaction ou le retard pris dans la transition thermique des établissements scolaires représente une perte de capital humain majeure, doublée d’un coût économique à long terme lié à la baisse d’assimilation des connaissances par les élèves.

    Un plan clim’ pour toutes les écoles ?

    Non, il ne faut pas chercher à promouvoir une approche simpliste avec une solution unique à un sujet complexe. Ces annonces sont contre-productives : elles ne peuvent pas être financées. Il y a un double ciblage : géographique, d’abord, car les territoires ne sont pas tous égaux devant les vagues de chaleur, puis bâtimentaire, car les écoles, collèges, lycées utilisent des sites hétérogènes, parfois dans la même ville.

    Le sujet mérite toute notre attention de citoyen, pour s’assurer que les élèves – et les professionnels qui les aident à apprendre – aient les meilleurs conditions d’apprentissage, dans les nouvelles conditions thermiques.

    Sources des citations (avec les liens fonctionnels lors de la publication de l’article)

    1. (Open Access) The relationship between classroom temperature and children’s performance in school (2019) | Pawel Wargocki | 127 Citations – SciSpace, https://scispace.com/papers/the-relationship-between-classroom-temperature-and-children-2k8iarerjj
    2. The relationship between classroom temperature and children’s performance in school, https://orbit.dtu.dk/en/publications/the-relationship-between-classroom-temperature-and-childrens-perf/
    3. Heat and Learning – IDEAS/RePEc, https://ideas.repec.org/p/nbr/nberwo/24639.html
    4. Heat and Learning | NBER, https://www.nber.org/papers/w24639
    5. NBER WORKING PAPER SERIES HEAT AND LEARNING Joshua Goodman Michael Hurwitz Jisung Park Jonathan Smith Working Paper 24639 http:/, https://www.nber.org/system/files/working_papers/w24639/revisions/w24639.rev0.pdf?sy=639
    6. The Effects of Moderately Raised Classroom Temperatures and Classroom Ventilation Rate on the Performance of Schoolwork by Children (RP-1257) – ResearchGate, https://www.researchgate.net/publication/233004128_The_Effects_of_Moderately_Raised_Classroom_Temperatures_and_Classroom_Ventilation_Rate_on_the_Performance_of_Schoolwork_by_Children_RP-1257
    7. The effects of classroom air temperature and outdoor air supply rate on performance of school work by children – Semantic Scholar, https://www.semanticscholar.org/paper/The-effects-of-classroom-air-temperature-and-air-on-Wargocki-Wyon/725b3e12b2a7d9d27325d479dd64f6a75ed8cd1c
    8. Combined effects of ventilation rates and indoor temperatures on cognitive performance of female higher education students in a hot climate – PMC, https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9305771/
    9. École: comment la chaleur affecte-t-elle les élèves ? – Naître et grandir, https://naitreetgrandir.com/fr/nouvelles/2025/05/26/ecole-comment-chaleur-affecte-les-eleves/
    10. Baccalauréat et Canicule : Des mesures face à la double peine sanitaire et pédagogique, https://lopinion.ma/fr/agora/baccalaureat-et-canicule–des-mesures-face-a-la-double-peine-sanitaire-et-pedagogique_a11078?articleId=68f5ba08-573b-4854-bfd5-52b12a4627a2
    11. La rénovation énergétique des bâtiments scolaires – Ministère de l’Éducation nationale, https://www.education.gouv.fr/la-renovation-energetique-des-batiments-scolaires-307398
    12. Canicule : à quoi s’attendre et comment s’adapter, https://www.adaptation-changement-climatique.gouv.fr/dossiers-thematiques/impacts/canicule
    13. Canicule à l’école : l’inaction de l’État met les enfants en danger – Bon Pote, https://bonpote.com/canicule-renovation-ecoles-inaction-climatique/
    14. Canicule : vos droits, nos interventions – SNES – Syndicat National des Enseignements de Second degré, https://www.snes.edu/ma-carriere/sante-et-securite/canicule-vos-droits-nos-interventions/
    15. Fortes chaleurs dans l’Education nationale, le bricolage, ça suffit ! – SNES – Syndicat National des Enseignements de Second degré, https://www.snes.edu/article/fortes-chaleurs-dans-leducation-nationale-le-bricolage-ca-suffit/
    16. Canicule 2026 – jour 1 – SNES – Syndicat National des Enseignements de Second degré, https://www.snes.edu/article/canicule-2026-jour-1/
    17. Rénovation des écoles : Intégrer le confort d’été – Banque des Territoires, https://www.banquedesterritoires.fr/sites/default/files/2025-01/GUIDE_EDURENOV_PROMODUL_BDT_RENO_ECOLE-compress%C3%A9_%282%29.pdf
    18. Agir maintenant contre la surchauffe dans les écoles : les écoles face au risque climatique, https://www.cerema.fr/fr/actualites/agir-maintenant-contre-surchauffe-ecoles-ecoles-face-au
    19. Les résultats aux examens | OREF Grand Est, https://oref.grandest.fr/wp-content/uploads/2022/09/tb-resultats_aux_examens.pdf
    20. Le baccalauréat 2021 – Session de juin – Ministère de l’Éducation nationale, https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/document/NI%2021.32-309042.pdf
    21. Le baccalauréat 2023 – Session de juin – Ministère de l’Éducation nationale, https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/document/NI%2023.33-365436.pdf
    22. Examen : le report du brevet ne concerne pas La Réunion, https://imazpress.com/actus-reunion/examen-le-report-du-brevet-ne-concerne-pas-la-reunion
    23. Interview de M. Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale et de la jeunesse le 26 juin 2019, sur les mesures prises en prévention de la canicule pour la tenue des examens scolaires. – Vie publique, https://www.vie-publique.fr/discours/269128-jean-michel-blanquer-26062019-baccalaureat
    24. Prévenir les effets de la canicule dans les établissements scolaires | info.gouv.fr, https://www.info.gouv.fr/actualite/comment-prevenir-les-effets-de-la-canicule-dans-les-etablissements-scolaires
    25. Hotter School Days, Less Learning — Unless There’s AC | NBER, https://www.nber.org/digest/aug18/hotter-school-days-less-learning-unless-theres-ac
    26. Bac général – Taux de réussite – France métropolitaine hors Île-de-France – Insee, https://www.insee.fr/fr/statistiques/serie/001769273
    27. ETUDE CONFORT THERMIQUE DANS LES ECOLES – S-PASS Territoires, https://cdn.s-pass.org/SPASSDATA/attachments/2019_12/16/5f7f4c60322f0-d77710.pdf
    28. CONFORT THERMIQUE | Bâti Scolaire, https://batiscolaire.education.gouv.fr/sites/default/files/2022-04/notice-confort-thermique-avril-2022-pdf-38158.pdf
    29. Ten questions concerning thermal and indoor air quality effects on the performance of office work and schoolwork, https://backend.orbit.dtu.dk/ws/files/138590645/Ten_QA_Paper_Final_.pdf
    30. Les effets des vagues de chaleur sur les fonctions cognitives | CTREQ, https://www.ctreq.qc.ca/ressources/les-effets-des-vagues-de-chaleur-sur-les-fonctions-cognitives/
    31. The relationship between classroom temperature and children’s performance in school – Evidence Library – CLIMATE CHANGE, https://backend.orbit.dtu.dk/ws/portalfiles/portal/179896086/pesei_the_relationship_between_classroom.pdf

    32. Optimal Classroom Learning Environment – NeMTSS Research Brief, https://nemtss.unl.edu/wp-content/uploads/2022/06/22-Optimal-Classroom-Learning-Environment.pdf