Épisode 10 – La qualité de l’air : sept siècles de combat entre l’énergie et nos poumons

Il était une fois question 10.
Résumé
À Londres en 1306 Édouard Ier interdit le charbon de mer mais sans alternative la mesure reste lettre morte. Le charbon domina ensuite la ville; John Evelyn en 1661 alerte sur la fumée. Le Grand Smog de 1952 tue des milliers et provoque les Clean Air Acts de 1956 qui montrent qu'il faut offrir des alternatives. En France la loi LAURE de 1996 consacre le droit à un air non nocif, tandis que l'exposition se déplace vers l'intérieur des bâtiments. Pettenkofer en 1858 proposa le CO2 comme traceur; le Covid a remis la ventilation au premier plan. Les réglementations récentes imposent mesures et capteurs, car mesurer permet d'équilibrer santé et énergie.

Londres, 1306. La ville étouffe, et le coupable est nouveau. Pendant des siècles, on s’est chauffé au bois, dont la fumée reste supportable. Mais depuis quelques décennies, le bois est devenu rare et cher autour des cités anglaises : les villes grossissent, les forêts reculent, transformées en champs et en charpentes. Faute de mieux, les Londoniens se sont mis à brûler ce qu’ils appellent le charbon de mer, un charbon ramassé sur les côtes du nord de l’Angleterre puis acheminé par bateau. Il est bon marché, mais sa combustion dégage une fumée épaisse, grasse et âcre, qui pique les yeux, imprègne les vêtements et s’accroche au brouillard de la Tamise [1]. Les artisans en brûlent des tonnes dans leurs fours à chaux et leurs forges, en pleine ville, sous les fenêtres des habitants. Les plaintes s’accumulent depuis si longtemps que des commissions d’enquête royales ont été nommées dès 1285 pour trouver un remède [1]. Rien n’y fait. Alors, en 1306, le roi Édouard Ier tranche : une proclamation interdit de brûler le charbon de mer, sous peine de fortes amendes et de destruction des fours des contrevenants [1].

C’est, d’après les historiens de l’environnement, la première loi antipollution documentée de l’histoire [1][2]. Un mot d’honnêteté au passage : la légende raconte souvent qu’Édouard Ier punissait les récidivistes de mort, et même qu’un contrevenant aurait été exécuté ; ces détails spectaculaires circulent partout, mais les sources sérieuses n’attestent que les amendes et les fours brisés, nous nous en tiendrons donc là [1].

Et le résultat de cette grande première ? Rien. L’interdiction fut ignorée, tout simplement, car les Londoniens n’avaient aucune autre énergie pour se chauffer et cuire leur nourriture : entre le risque d’une amende et la certitude d’avoir froid, le choix était vite fait [1][2]. Toute l’histoire que cet article va raconter tient dans cette scène de 1306 : depuis sept siècles, la qualité de l’air est un bras de fer entre le besoin d’énergie et le besoin de respirer, et une interdiction sans alternative ne gagne jamais. Nous suivrons ce bras de fer en trois temps : la longue bataille de l’air des villes, le grand retournement qui a déplacé le problème à l’intérieur de nos bâtiments, et l’époque actuelle, où l’air est devenu une obligation réglementaire et une affaire de mesure. Comme toujours dans cette série, chaque fait s’appuie sur des sources scientifiques, institutionnelles ou officielles, listées en fin d’article.

Partie 1. L’air des villes : sept siècles de fumée (1306 1956)

1.1 La fumée qui raccourcit la vie

Après l’échec d’Édouard Ier, Londres et le charbon vécurent un long mariage de raison, et la fumée devint le décor même de la ville. Au fil des siècles, le charbon s’imposa comme le combustible de tout : les foyers, puis les manufactures, puis les machines à vapeur. Il fallut attendre 1661 pour qu’un homme ose écrire noir sur blanc ce que tout le monde respirait. John Evelyn est ce qu’on appelle un diariste, un homme de lettres qui tient la chronique de son temps ; c’est aussi l’un des fondateurs de la toute jeune académie des sciences anglaise. Cette année là, il publie Fumifugium, un petit livre de combat qu’il présente en main propre au roi Charles II, et dans lequel il décrit les nuages de charbon qui recouvrent la capitale, salissent les pierres, tuent les jardins, et surtout, idée alors révolutionnaire, raccourcissent la vie des Londoniens, qu’il entend tousser jusque dans les églises [2]. Evelyn ne se contente pas de dénoncer : il propose des remèdes, déplacer les ateliers les plus fumants hors de la ville, et l’entourer de grandes plantations de fleurs et d’arbustes parfumés pour assainir l’air. On le lut avec intérêt, on le complimenta, et on ne fit rien : le charbon continua [2].

La révolution industrielle transforma ensuite l’inconvénient en catastrophe. Au XIXe siècle, la population de Londres est multipliée par six, les usines et les foyers brûlent des montagnes de charbon, et la ville gagne son surnom, The Old Smoke, la vieille enfumée [3]. Les brouillards mêlés de fumée deviennent une institution nationale. Les Anglais finiront par leur donner un nom devenu universel : le smog, contraction de smoke, la fumée, et de fog, le brouillard. Les Londoniens, eux, parlent de purées de pois, ces nappes jaunâtres et opaques qui plongent la ville dans une pénombre de fin du monde en plein midi, et que Dickens ou Conan Doyle installèrent dans la littérature ; le premier grand épisode documenté remonte à 1813 [3]. Dès 1819, une commission parlementaire britannique établit que l’exposition à la fumée nuit à la santé [3]. Le constat est posé ; il attendra cent trente ans d’être suivi d’effet.

1.2 Décembre 1952 : le brouillard qui a tué

Le déclencheur porte un nom resté sinistre : le Grand Smog. Début décembre 1952, un anticyclone s’installe sur Londres : une zone de haute pression qui agit comme un couvercle posé sur la ville, plus un souffle de vent, l’air glacé ne bouge plus. Or il fait froid, et des centaines de milliers de cheminées à charbon tournent à plein, rejointes par les centrales électriques et les véhicules. Du 5 au 9 décembre, tout ce que la ville brûle s’accumule sur place, sans jamais être évacué. Le brouillard devient si dense qu’on ne voit plus ses propres pieds, que les bus avancent au pas, guidés par un employé marchant devant avec une lampe, et que les représentations de théâtre et de cinéma sont annulées car le public ne voit plus la scène [4]. Pendant cinq jours, huit millions de personnes respirent un mélange de brouillard, de suie et de dioxyde de soufre, ce gaz irritant que dégage le charbon en brûlant et qui, dissous dans les gouttelettes du brouillard, se transforme en acide au fond des poumons.

Le bilan sanitaire stupéfia le pays : les autorités de l’époque comptèrent environ 4 000 décès en excès dans les semaines de l’épisode, et les réévaluations scientifiques modernes, qui intègrent la surmortalité des mois suivants, portent le total autour de 12 000 morts [4]. C’est l’événement fondateur de la lutte moderne contre la pollution : quatre ans plus tard, le Parlement britannique vote le Clean Air Act de 1956, qui crée des zones sans fumée où seuls des combustibles propres sont autorisés, aide les ménages à convertir leurs foyers et éloigne les centrales des villes, complété en 1968 par l’obligation de hautes cheminées dispersant les rejets industriels [5]. Et cette fois, cela fonctionne. Pourquoi cette loi réussit elle là où Édouard Ier avait échoué ? Parce qu’elle n’interdisait pas de se chauffer : elle organisait une alternative. La leçon vaut encore aujourd’hui.

1.3 Et la France ?

La France a suivi une trajectoire comparable, avec ses propres jalons. L’étape décisive est la loi sur l’air du 30 décembre 1996, dite loi LAURE, qui inscrit dans le droit français une phrase d’une portée considérable : le droit reconnu à chacun de respirer un air qui ne nuise pas à sa santé [6]. Surveillance obligatoire de l’air dans les agglomérations, information du public, plans de protection de l’atmosphère : l’architecture actuelle date de ce texte.

Le combat n’est pas gagné pour autant, il a changé d’adversaire. Le charbon domestique et le soufre des purées de pois ont pratiquement disparu de nos villes ; les ennemis d’aujourd’hui sont plus discrets. Les particules fines, d’abord : des poussières si minuscules, trente fois plus fines qu’un cheveu pour les plus étudiées, qu’elles ne s’arrêtent pas dans le nez ou la gorge mais descendent au fond des poumons et passent jusque dans le sang. Les oxydes d’azote, ensuite : des gaz invisibles produits par les moteurs et les combustions, irritants pour les voies respiratoires. Leurs sources principales : le trafic routier, le chauffage au bois et l’industrie. L’ampleur reste considérable : selon Santé publique France, la pollution de l’air par les particules fines est responsable d’environ 40 000 décès par an en France, soit de l’ordre de 7 pour cent de la mortalité nationale [7]. Sept siècles après Édouard Ier, l’air des villes tue encore ; simplement, il tue de manière invisible, sans purée de pois pour l’annoncer.

Partie 2. Le grand retournement : l’air le plus pollué est dedans

2.1 Nous vivons enfermés

Voici maintenant le retournement que le grand public ignore largement, et qui déplace notre histoire vers le bâtiment. Faites le compte d’une journée ordinaire : la nuit chez soi, la journée au bureau ou à l’école, les trajets en voiture ou en métro. Nous passons en moyenne 80 pour cent de notre temps dans des espaces clos [8]. Et l’air de ces espaces est souvent plus pollué que l’air de la rue, car il cumule tout : les polluants venus du dehors, qui entrent par les fenêtres et les ventilations, plus ceux que le bâtiment et ses occupants fabriquent eux mêmes, et qui s’accumulent faute de sortie.

L’inventaire de ce cocktail invisible vaut d’être détaillé, car ses noms sont partout dans la réglementation. Le formaldéhyde : un gaz sans couleur qui s’échappe lentement des colles, des meubles en panneaux de bois, des peintures et des revêtements, pendant des mois après leur pose. Le benzène : un polluant issu des combustions, garages attenants, tabac, bougies et encens compris. L’humidité et les moisissures, qui prospèrent dès que l’air ne circule plus. Les produits d’entretien, dont les parfums cachent des solvants. Le CO2 que nous exhalons à chaque respiration, inoffensif en soi à ces doses, mais qui trahit le confinement. Et jusqu’au radon, un gaz naturel radioactif qui remonte du sous sol dans les régions granitiques et s’accumule dans les pièces mal ventilées [8][11]. La pollution de l’air, ce grand sujet de rues et de cheminées, est donc d’abord, en temps d’exposition, une affaire d’intérieur.

Le coût de cette pollution invisible a été chiffré par une étude de référence menée par l’agence sanitaire ANSES avec l’Observatoire de la qualité de l’air intérieur et l’université Paris 1 : environ 19 milliards d’euros par an pour la France, en décès prématurés, maladies, journées de travail perdues et dépenses de soins [11]. C’est l’ordre de grandeur du budget annuel du ministère de la Justice, dépensé chaque année en respirant chez soi et au bureau.

2.2 Le médecin qui a inventé le capteur de CO2 avant le capteur

L’idée que l’air des pièces closes rend malade n’est pourtant pas neuve, et son pionnier mérite le détour. Au milieu du XIXe siècle vit à Munich un savant du nom de Max von Pettenkofer, médecin hygiéniste, c’est à dire un médecin d’une école alors nouvelle, qui cherche les causes des maladies non pas seulement dans le corps mais dans le milieu de vie : l’eau, le logement, l’air. Pettenkofer se pose une question d’apparence banale : comment savoir, de manière fiable, si une pièce est correctement aérée ?

Sa réponse, publiée en 1858, est d’une modernité totale. Inutile, dit il, de traquer un par un chaque miasme et chaque odeur : il suffit de mesurer le dioxyde de carbone, le CO2, ce gaz que chacun de nous exhale à chaque respiration. Car dans une pièce fermée, sa concentration monte régulièrement avec le nombre d’occupants et le temps passé ; il est le témoin parfait du confinement, et quand il s’accumule, tout le reste s’accumule avec lui [9]. Pettenkofer va jusqu’à proposer un seuil de bonne aération : environ 1 000 parties par million de CO2. L’unité mérite deux mots, car elle est partout aujourd’hui : une partie par million, ou ppm, signifie une molécule de CO2 pour un million de molécules d’air ; pour donner l’échelle, l’air extérieur tourne actuellement autour de 420 ppm, et une salle de réunion bondée peut dépasser les 2 000. Le seuil de Pettenkofer se révélera si juste qu’il servira de référence pendant plus d’un siècle et demi [9]. Le petit boîtier à affichage posé aujourd’hui dans les salles de classe applique, à l’électronique près, l’idée d’un médecin de 1858.

La France a fini par traduire ces principes en droit, avec un siècle de décalage : l’aération des logements devient une obligation réglementaire avec l’arrêté du 22 octobre 1969, qui impose une aération générale et permanente des logements neufs, précisé par l’arrêté du 24 mars 1982 qui fixe des débits d’air obligatoires pièce par pièce [10]. C’est l’acte de naissance administratif de la ventilation mécanique contrôlée, la fameuse VMC : un petit moteur, généralement dans les combles, qui aspire en continu l’air vicié par les bouches des cuisines et des salles de bains, ce qui fait entrer l’air neuf par les entrées d’air des chambres et du salon. Depuis, tout logement français neuf respire mécaniquement, que ses occupants y pensent ou non [10].

2.3 Le paradoxe de l’étanchéité, et la leçon du Covid

Puis l’histoire de l’air intérieur est venue percuter celle que nous racontions dans notre épisode sur l’isolation. Car depuis les chocs pétroliers, tout l’effort du bâtiment consiste à rendre les enveloppes étanches pour ne plus gaspiller la chaleur : excellents pour la facture, ces bâtiments hermétiques deviennent des pièges à polluants dès que leur ventilation est absente, sous dimensionnée ou en panne. Plus on isole, plus la ventilation cesse d’être un accessoire pour devenir un organe vital : un bâtiment étanche sans renouvellement d’air maîtrisé, c’est la boîte à moisissures que décrivait notre épisode précédent. L’air et l’énergie, les deux fils de cette série, sont désormais noués l’un à l’autre.

Il manquait un électrochoc pour que le pays s’en aperçoive : ce fut la pandémie de Covid 19. Un virus qui se transmet par l’air a fait en deux ans ce que cent cinquante ans d’hygiénistes n’avaient pas obtenu. Du jour au lendemain, aérer est devenu un geste barrière officiel, répété dans les consignes gouvernementales ; des classes entières ont travaillé fenêtres ouvertes en plein hiver ; et le capteur de CO2, cet héritier direct de Pettenkofer, est sorti des laboratoires pour s’installer dans les cantines, les salles de classe et les salles de réunion, son petit affichage vert, orange ou rouge répondant en direct à la question de 1858 : cet air a t il déjà été trop respiré ? Les textes officiels le disent d’ailleurs explicitement : c’est en intégrant le retour d’expérience de la crise sanitaire que la France a refondu, fin 2022, toute sa réglementation de surveillance de l’air intérieur [12]. Ce qui nous amène à l’époque actuelle.

Partie 3. L’air devient une obligation, une mesure et un métier (2010 2026)

3.1 Ce que dit la réglementation

La surveillance de la qualité de l’air intérieur dans les lieux recevant du public, ce que la réglementation appelle les ERP, établissements recevant du public, écoles, crèches, hôpitaux, maisons de retraite, est une construction récente et progressive. Le principe est posé par la loi Grenelle 2 du 12 juillet 2010, décliné par un premier décret fin 2011, puis entièrement refondu par les décrets du 27 décembre 2022 et leurs arrêtés [12][13]. Depuis le 1er janvier 2023, le dispositif rénové s’impose aux crèches, écoles, collèges et lycées ; depuis le 1er janvier 2025, il s’étend aux établissements de santé et médico sociaux, maisons de retraite comprises [12]. Autrement dit, les lieux où respirent les poumons les plus fragiles, les enfants et les aînés, sont passés les premiers.

Concrètement, la réglementation repose sur quatre piliers, qui se résument en langage courant [12][13]. Chaque année, vérifier que les pièces peuvent réellement être aérées, fenêtres qui s’ouvrent et ventilation qui fonctionne, mesure du CO2 à l’appui, la première échéance étant fixée à 2024 au plus tard. Tous les quatre ans au moins, faire le tour complet des sources de pollution du bâtiment, matériaux, mobilier, produits d’entretien, état de la ventilation. À chaque moment important de la vie du bâtiment, notamment après des travaux, faire mesurer les polluants réglementés par un organisme, formaldéhyde et benzène en tête. Et en tirer à chaque fois un plan d’actions.

Le durcissement le plus parlant concerne les seuils de CO2 servant à qualifier le confinement d’une pièce : ils ont été abaissés de 1 000 à 800 parties par million pour le premier palier, et de 1 700 à 1 500 pour le second [13]. Pour se représenter ces chiffres : dehors, l’air est autour de 420 ppm ; à 800, l’air d’une salle a déjà été bien respiré et le renouvellement mérite d’être activé ; à 1 500, c’est la salle de réunion du milieu d’après midi, celle où les têtes piquent et l’attention décroche. Pettenkofer fixait la barre à 1 000 en 1858 ; la France de 2023 est devenue plus exigeante que lui.

3.2 L’état des lieux, sans complaisance

Entre la règle et le terrain, l’écart reste considérable, et il est documenté par les professionnels du contrôle : selon Bureau Veritas, environ 90 pour cent des installations de ventilation tertiaires présentent des non conformités, aux origines multiples, conception, réalisation, maintenance ou usage, avec des conséquences directes sur le bâti, la consommation d’énergie, le confort et la santé des occupants [14]. Le chiffre paraît énorme ; il devient plausible dès qu’on visite des locaux techniques. Des bouches d’extraction peintes ou scotchées, des filtres jamais changés devenus des tapis de poussière, des moteurs arrêtés depuis une panne que personne n’a signalée, des réseaux jamais équilibrés qui sur ventilent un étage et affament l’autre, des horloges restées réglées sur les horaires d’un occupant parti depuis dix ans.

Pourquoi tant de négligence ? Parce que la ventilation est l’équipement le plus silencieux du bâtiment. Un chauffage en panne déclenche des appels dès le premier matin froid ; une climatisation défaillante, dès le premier après midi d’été. Une ventilation à l’arrêt, elle, peut passer inaperçue des années : personne n’a jamais quitté une réunion en se plaignant d’un manque d’air neuf, on se plaint de la chaleur, du mal de tête, de la fatigue, sans nommer le vrai coupable. Le temps que les moisissures fleurissent dans les angles et que la somnolence des salles de réunion fasse son œuvre, l’installation défaillante a eu des années de tranquillité. La qualité de l’air est le seul confort dont l’absence ne dit pas son nom.

3.3 Respirer juste : l’air comme donnée de pilotage

Reste la question qui fâche, et qui est le cœur de l’arbitrage moderne : ventiler coûte de l’énergie. Chaque mètre cube d’air neuf introduit en hiver est un mètre cube à réchauffer, et une ventilation qui tourne à plein régime dans des locaux vides gaspille exactement comme un radiateur ouvert dans une pièce inoccupée. Sous ventiler rend malade, sur ventiler ruine : entre les deux, il n’existe qu’un seul arbitre honnête, la mesure.

C’est ici que la qualité de l’air rejoint le pilotage des bâtiments, et notre métier. La sonde de CO2 n’est plus seulement un instrument de surveillance réglementaire : raccordée à la gestion technique du bâtiment, la GTB, ce cerveau informatique qui commande le chauffage, la ventilation et les équipements, elle devient un organe de commande à part entière.

Le principe s’appelle la ventilation à la demande, et il se comprend en une image. Prenez une salle de réunion : vide toute la matinée, pleine à quinze heures, vide à nouveau le soir. Une ventilation classique y souffle le même débit du matin au soir, chauffant de l’air neuf pour des chaises inoccupées. Une ventilation pilotée par le CO2, elle, écoute la salle : le taux monte, les occupants sont là, elle accélère ; le taux redescend, elle ralentit. L’air suit la vie du bâtiment au lieu de suivre une horloge. Ajoutez la ventilation double flux, ce système où l’air sortant et l’air entrant se croisent dans un échangeur sans jamais se mélanger, l’air vicié mais chaud cédant ses calories à l’air neuf mais froid, et l’essentiel du dilemme se dissout : on peut renouveler l’air sans jeter sa chaleur par les bouches d’extraction.

Le même capteur de quelques dizaines d’euros sert ainsi trois causes à la fois : la conformité réglementaire, la santé et la concentration des occupants, et l’économie d’énergie. Peu d’équipements du bâtiment peuvent en dire autant.

Conclusion : d’Édouard Ier au capteur de CO2

Reprenons la mesure du chemin parcouru. En 1306, un roi interdit un combustible et se heurte à un mur : ses sujets n’ont ni alternative pour se chauffer, ni instrument pour mesurer le mal, et la première loi antipollution de l’histoire meurt d’être une interdiction nue [1]. En 1661, Evelyn comprend que la fumée tue, mais ne peut le prouver [2]. En 1858, Pettenkofer invente l’indicateur qui permettra un jour de mesurer l’air des pièces [9]. En 1952, Londres compte ses morts et découvre qu’une loi fonctionne quand elle organise une alternative plutôt qu’une privation [4][5]. En 1996, la France fait de l’air respirable un droit [6]. Et en 2023, la boucle se referme : la loi n’interdit plus, elle demande de mesurer, d’évaluer, d’agir, capteur de CO2 en main, dans les écoles où respirent nos enfants et les établissements où vivent nos aînés [12][13].

Sept siècles pour passer du décret impuissant à la mesure en continu : c’est toute la différence entre subir l’air et le gouverner. Car la qualité de l’air est devenue exactement ce qu’est la température depuis un siècle, une donnée d’exploitation du bâtiment, avec ses capteurs, ses seuils, ses automatismes et ses arbitrages. Et l’arbitrage tient en une formule : un bâtiment bien piloté respire juste. Ni trop, ce qui chauffe la rue et gaspille des kilowattheures ; ni trop peu, ce qui use la santé et la concentration de ses occupants. Édouard Ier n’avait qu’une proclamation et des fours à briser. Nous avons des sondes, des débits pilotables et des données. Il serait dommage, sept cents ans après, de ne pas s’en servir. Il était une fois la qualité de l’air ; son histoire continue à chaque insufflation de vos ventilations, et, comme toujours dans cette série, elle se termine par le même mot : mesurer.

Sources

  1. Synthèses d’histoire environnementale sur la pollution médiévale londonienne : commissions d’enquête de 1285 et proclamation d’Édouard Ier de 1306 interdisant le charbon de mer (sanctions attestées : amendes et destruction des fours) ; travaux universitaires relayés notamment par le Victorian Web et les histoires du droit de l’environnement britannique, qui ne confirment pas la légende de la peine capitale.
  2. John Evelyn, Fumifugium, or The Inconveniencie of the Aer and Smoak of London Dissipated, pamphlet présenté au roi Charles II, Londres, 1661.
  3. Archives municipales et parlementaires britanniques sur les brouillards de fumée londoniens : premier grand épisode documenté en 1813, commission parlementaire de 1819 établissant la nocivité de la fumée, surnom The Old Smoke.
  4. Bilans officiels britanniques du Grand Smog du 5 au 9 décembre 1952 (environ 4 000 décès en excès) et réévaluations scientifiques, dont Bell et Davis, « Reassessment of the Lethal London Fog of 1952 », Environmental Health Perspectives, 2001 (total porté autour de 12 000 décès).
  5. Clean Air Act de 1956 et Clean Air Act de 1968, législation du Royaume-Uni (zones sans fumée, combustibles autorisés, hautes cheminées).
  6. Loi n° 96-1236 du 30 décembre 1996 sur l’air et l’utilisation rationnelle de l’énergie, dite loi LAURE, Légifrance (droit reconnu à chacun de respirer un air qui ne nuise pas à sa santé).
  7. Santé publique France, études sur l’impact de la pollution de l’air ambiant : environ 40 000 décès par an attribuables aux particules fines en France, soit de l’ordre de 7 pour cent de la mortalité.
  8. Cerema et Observatoire de la qualité de l’air intérieur, données de référence sur le temps passé en espaces clos (environ 80 pour cent) et les enjeux sanitaires de l’air intérieur.
  9. Max von Pettenkofer, Über den Luftwechsel in Wohngebäuden (Sur le renouvellement de l’air dans les bâtiments d’habitation), Munich, 1858, et littérature d’histoire de l’hygiène sur le CO2 comme traceur du confinement et le repère de 1 000 parties par million.
  10. Arrêté du 22 octobre 1969 relatif à l’aération des logements et arrêté du 24 mars 1982 relatif à l’aération des logements (aération générale et permanente, débits réglementaires par pièce), Légifrance.
  11. ANSES, Observatoire de la qualité de l’air intérieur et Université Paris 1, Étude exploratoire du coût socio économique des polluants de l’air intérieur, 2014 : environ 19 milliards d’euros par an pour la France ; polluants réglementés de l’air intérieur (formaldéhyde, benzène).
  12. Ministère chargé de la santé et ministère de la Transition écologique, dispositif de surveillance de la qualité de l’air intérieur dans les établissements recevant du public : article 180 de la loi n° 2010-788 du 12 juillet 2010 (Grenelle 2), décret n° 2011-1728 du 2 décembre 2011, décrets n° 2022-1689 et 2022-1690 du 27 décembre 2022 et arrêtés associés ; entrée en vigueur au 1er janvier 2023 (établissements accueillant des enfants) et au 1er janvier 2025 (établissements de santé et médico sociaux) ; prise en compte du retour d’expérience de la crise sanitaire.
  13. Cerema, guides de mise en œuvre de la surveillance réglementaire de la qualité de l’air intérieur dans les ERP (évaluation annuelle des moyens d’aération avec mesure du CO2, autodiagnostic quadriennal, campagnes de mesure, plan d’actions, seuils de confinement abaissés à 800 et 1 500 parties par million) ; CSTB et OQAI, guide d’application pour la surveillance du confinement de l’air.
  14. Bureau Veritas France, « Qualité de l’air intérieur : un nouveau souffle en 2023 » : environ 90 pour cent des installations de ventilation tertiaires présentant des non conformités, d’origines multiples.

Commentaires

Une réponse à « Épisode 10 – La qualité de l’air : sept siècles de combat entre l’énergie et nos poumons »

  1. […] l’air, le plus discret de nos sujets et le plus ancien de nos combats. Sept siècles séparent l’interdiction impuissante d’Édouard Ier et le capteur de CO2 des salles de classe, en passant […]

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