Un open space, un matin de février. On observe une doudoune sur des épaules, à dix mètres d’un radiateur. Ici, une fenêtre ouverte sur le gel, et son homme en chemisette, ravi. Dessous, caché comme un péché, un petit radiateur d’appoint que les ressources humaines font mine de ne pas voir. De quoi s’agit il ? D’une guerre. Froide, par définition, et vieille de soixante ans.
Le sujet a l’air anodin. Il ne l’est pas, et il tient dans une question toute simple. Qui a décidé qu’il faisait bon ici ? Chacun croit que c’est lui, ou son chef, ou le service technique. Erreur. C’est un monsieur que personne n’a jamais rencontré, qui n’a jamais rencontré personne, et qui règne pourtant sur les après midi de millions de bureaux. Il mérite d’être présenté.
1. Le fantôme qui règle la climatisation
Dans les années 1960, un savant danois du nom de Fanger entreprit de mettre le confort en équation, ambition belle et très raisonnable en son temps. Puisque chacun sent à sa guise, calculons ce que sentirait la moyenne des occupants, et réglons les machines dessus. Il en sortit une formule, le vote moyen prédit, PMV pour les intimes, qui gouverne aujourd’hui la quasi totalité des bâtiments tertiaires du monde par l’entremise de la norme internationale ISO 7730 [1][2].
Six variables entrent dans le calcul. Quatre décrivent l’ambiance, la température de l’air, celle des parois, la vitesse de l’air, l’humidité. Deux décrivent l’occupant, son habillement d’une part, et d’autre part sa production de chaleur, car un corps est un petit poêle qui brûle son déjeuner et rayonne dans la pièce. C’est ici que le bât blesse. Faute de pouvoir mesurer chaque poêle, la formule a pris un poêle étalon. Un homme. Quarante ans. Environ 70kg. Assis, en tenue de bureau [3].
Voilà le fantôme. Il avait sans doute sa légitimité en 1965. Mais il est toujours là, dans les gaines de ventilation, les armoires de régulation et les cahiers des charges, pendant que des femmes, des jeunes, des seniors et des corpulences de toutes les géométries travaillent dans des ambiances taillées pour lui seul. On a changé les moquettes, les écrans et les organigrammes. Le fantôme, jamais.
2. Le jour où deux chercheurs ont pesé le fantôme
En 2015, deux chercheurs de l’université de Maastricht, Boris Kingma et Wouter van Marken Lichtenbelt, ont eu l’idée simple qui fait les grandes études. Mesurer, au lieu de supposer. Ils ont mesuré la production de chaleur réelle de 16 femmes en plein travail de bureau et publié le verdict dans Nature Climate Change. Elle s’avère inférieure de 20 à 32 % aux valeurs standard servant à calculer le refroidissement estival des bâtiments, et la formule surestimerait le métabolisme féminin de repos jusqu’à 35 % [3]. Traduction pour l’open space. La climatisation réglée au chaud du fantôme souffle trop froid sur une partie du plateau, et les doudounes de juillet ne sont pas des caprices, ce sont des données expérimentales. Avec une ironie comptable au passage, car tout ce froid de trop se paie en kilowattheures. On gèle des gens à grands frais.
La science refuse pourtant le procès trop simple, et c’est ce qui rend l’affaire intéressante. Les défenseurs du modèle historique rappellent, et c’est exact, que les expériences fondatrices comptaient autant de femmes que d’hommes et leur trouvaient des préférences voisines à habillement égal [4]. Une étude de 2023 précise le tableau en sens inverse. À corpulence comparable, hommes et femmes perçoivent la température de la même façon [5]. Autrement dit, la moyenne pose davantage problème que la différence entre hommes et femmes. La chaleur d’un corps dépend de sa masse, de son muscle et de son âge, la physiologie du vieillissement montrant une défense de la température qui faiblit avec les années [6]. La bonne température universelle n’existe pas, n’a jamais existé. Toute consigne unique est un lit de Procuste, et il y a toujours quelqu’un qui en dépasse.
3. Le thermomètre est un instrument politique
Laissons les laboratoires, car pendant que les savants disputent, quelqu’un tourne la molette. Et ce quelqu’un n’est presque jamais tiré au sort. C’est celui dont le bureau jouxte le local technique. La plus ancienne de l’étage, qui connaît la sonde comme sa poche. Le chef, dont les frissons remontent au service technique plus vite que ceux des autres. Ou tout simplement le plus tenace, car dans l’empire du degré, la persévérance vocale tient lieu de titre de propriété.
La géographie en rajoute. Les bureaux en façade, tout en vitres, rôtissent l’été et frissonnent l’hiver, pendant que le cœur du plateau vit dans sa tiédeur brassée. Deux climats cohabitent sur un même étage, sous une seule consigne. Et tout en haut, le bureau de la direction est réglé juste, toujours, parce qu’on y a pensé d’abord et qu’on lui a souvent taillé sa régulation sur mesure. La carte du pouvoir et la carte des températures se recouvrent si exactement qu’on les croirait dessinées de la même main, et le plus remarquable est que personne ne l’a décidé. Le thermostat dit qui compte. Il le dit à voix basse, mais tout l’étage l’entend.
4. Ce qu’un automate vaut mieux qu’un tyran, et à quelle condition
L’objection est prévisible. Une gestion centralisée, une GTB comme disent les gens du métier, un automate impartial, et finies les intrigues. Pas si vite. Un automate qui impose une température unique à tout un étage n’est pas la fin de l’ancien régime, c’est l’ancien régime avec un écran tactile. La moyenne de 1965, numérisée. Les façades cuisent encore, le fond du plateau grelotte encore, et le fantôme sourit dans sa gaine.
Tout se joue sur la finesse du découpage. Un bâtiment se pilote par zones, chacune avec sa sonde, sa consigne et son historique. À partir de là, tout se renverse. La zone qui a froid n’a plus besoin de crier, elle apparaît sur une courbe. L’arbitrage cesse d’être un bras de fer pour devenir un réglage. Et le portefeuille y gagne autant que la justice, car la consigne unique se règle toujours sur les plus bruyants, ce qui revient à surchauffer un étage entier pour trois postes. Mesurer chaque zone, c’est cesser de payer le degré de trop partout, pour ne le servir que là où il sert.
Le vivant contre le fantôme
La prochaine fois qu’un collègue retouche la climatisation en catimini, le jugement mérite d’être suspendu. Il y a de bonnes chances qu’on assiste simplement au désaccord d’un occupant de chair avec un occupant de papier, d’un vivant avec un fantôme. Et le vivant a raison. Un bon système de pilotage fait des économies, bien sûr. Il rend aussi, un peu, la justice, en remplaçant la loi du plus sonore par la mesure des besoins.
Chez Foorier, c’est notre façon de faire, le pilotage à l’échelle de la zone plutôt que du bâtiment entier, parce qu’un immeuble ne se vit jamais uniformément et qu’aucun de ses occupants n’a signé pour être une moyenne. Ceux que le sujet démange, on en discute volontiers autour d’un café. À la bonne température, cela va de soi.
Sources
- Fanger, P. O., Thermal Comfort, Analysis and Applications in Environmental Engineering, 1970 : modèle fondateur du confort thermique et de l’indice PMV.
- Norme NF EN ISO 7730, Ergonomie des ambiances thermiques : détermination analytique du confort thermique par le calcul des indices PMV et PPD, avec les six paramètres du modèle dont l’habillement et le métabolisme.
- Kingma, B. et van Marken Lichtenbelt, W., Energy consumption in buildings and female thermal demand, Nature Climate Change, volume 5, pages 1054 à 1056, 2015 : métabolisme mesuré de 16 femmes en activité de bureau inférieur de 20 à 32 % aux valeurs standard, surestimation du métabolisme féminin de repos pouvant atteindre 35 %, valeurs historiques calées sur un homme d’environ 40 ans et 70 kilos.
- Réponses de la communauté du génie climatique à l’étude de 2015, rappelant que les expériences fondatrices de Fanger et Nevins incluaient autant de femmes que d’hommes et concluaient à des préférences proches à habillement identique (ASHRAE, REHVA Journal).
- Rupp, R. F. et collaborateurs, étude de 2023 sur la perception thermique, sans différence entre hommes et femmes à caractéristiques physiques comparables.
- deGroot, D. W. et Kenney, W. L., Impaired defense of core temperature in aged humans during mild cold stress, American Journal of Physiology, 2007.
