Chroniques d’une pré-visite BACS en pleine canicule : la réalité du terrain
Nous sommes en plein mois de juin 2026, deuxième canicule de l’été. C’est dans ce contexte que j’ai effectué des visites d’EHPAD pour les travaux de conformité BACS dans les Hautes-Alpes et dans les Pyrénées-Orientales. La chance était de mon côté, la climatisation marchait dans mon train !
Me voici alors dans un EHPAD en périphérie, la tête dans l’armoire de régulation située en chaufferie. Autour de moi, le ronronnement continu des pompes de circulation et la chaleur étouffante du sous-sol. Je discute avec un technicien de maintenance qui intervenait sur le site. Je lui demande si la régulation des unités intérieures est déjà centralisée ou si on peut facilement les interfacer : “Oh là là, malheureuse ! La clim souffle du froid, c’est déjà pas mal !”.
Cette réaction n’a rien de malveillant. Elle illustre parfaitement la priorité du terrain : garantir un fonctionnement simple et stable… face à une réglementation BACS qui pousse vers une connectivité parfois perçue comme une couche de complexité en plus. Pour les équipes d’exploitation, l’urgence est d’éviter le coup de chaud ou l’appel d’urgence du personnel soignant. La gestion de la donnée, elle, passe au second plan.
Le mythe des équipements « en carafe »
Dans des résidences vieillissantes, on s’attend à trouver des CTA (Centrales de traitement de l’air) mourantes, des chaudières hors d’âge ou des systèmes à remplacer pour des centaines de milliers d’euros. Souvent, la réalité est tout autre : les équipements fonctionnent pour la plupart, les chaudières en cascade condensent, les pompes de bouclage et de charge tournent, les CTA soufflent, et les armoires hébergent des automates robustes. Le problème n’est pas mécanique mais réside dans l’accessibilité numérique. Les données du bâtiment sont emprisonnées dans la chaufferie surchauffée au sous-sol. Ou sur l’écran tactile d’une CTA exposé à la pluie et au plein soleil sur le toit. Ces systèmes disposent souvent de leurs propres adresses IP locales, d’interfaces web figées ou de bus de terrain (Modbus RS485 ou BACnet ou autre) qui ne communiquent pas avec les autres systèmes. Parfois, faute de Dossier des Ouvrages Exécutés (DOE) à jour, plus personne ne sait même comment accéder aux paramétrages des équipements.
Le bâtiment produit de l’information en continu (températures de soufflage, pressions, alarmes d’extraction). Cette information ne sert à personne, bien que les techniciens et le personnel veuillent réguler le rafraîchissement de manière agile en fonction de l’exposition des façades.
Trois acteurs et un découplage : la chaîne cassée du pilotage énergétique
Trois acteurs sont concernés dans ce cas de figure :
- Le propriétaire : il paie les factures, a l’obligation légale du décret BACS mais le pilotage du bâtiment reste une boîte noire. Il sait qu’il doit investir pour la transition énergétique, mais navigue à vue sans aucun tableau de bord consolidé sur l’ensemble de son patrimoine.
- Le mainteneur : il veut éviter les pannes lourdes, et pour qui la régulation fine ou la connectivité est perçue comme un risque ou une surcharge inutile. Son contrat l’engage sur des températures de consigne globales et de la continuité de service, pas sur l’optimisation au kilowattheure près.
- L’utilisateur sur le terrain : le personnel et les résidents subissent l’inconfort l’été ou les hottes de cuisine capricieuses. C’est aussi le chef cuisinier qui s’agace contre une extraction qui saute en pleine préparation, ou la soignante qui voit la température grimper dans les chambres plein Sud alors que la consigne de ventilation est figée à 24°C pour tout l’établissement.
Ce découplage a parfois pour conséquence des consignes de température non décidées par les personnes concernées, et appliquées à tout le bâtiment faute de granularité, ce qui crée du gaspillage énergétique et de l’inconfort, notamment en pleine canicule.
L’enquête terrain : construire la BOM, passeport du bâtiment connecté

Avant d’installer le moindre capteur, tout commence par une enquête de police et d’archéologie technique. Sur le terrain, mon objectif principal est de dresser notre BOM (Bill of Materials) : une cartographie minutieuse qui identifie, pièce par pièce et équipement par équipement, tout ce qui devra être intégré dans le BACS.
L’audit ne se limite pas à la chaufferie : il balaye l’intégralité du bâtiment et détaille les matériels à intégrer dans chaque zone :
- En chaufferie et sous-sol (la génération) : on inventorie les automates existants et les cascades de chaudières. On y identifie l’impact direct : l’ajout d’une carte d’interface pour dialoguer avec la régulation, le montage de passerelles Modbus RTU/Ethernet, et l’installation d’alimentations en courant continu dédiées dans l’armoire.
- Au TGBT et dans les locaux techniques (le comptage) : on passe au crible les arrivées électriques et fluides. On planifie la pose de compteurs au niveau du départ de la buanderie ou des cuisines, la fixation de débitmètres avec sondes thermiques directement sur les tuyauteries, et le raccordement d’émetteurs d’impulsions LoRaWAN sur les compteurs généraux d’eau et de gaz.
- Dans les chambres, bureaux et zones de vie (l’émetteur et le confort) : c’est là que l’impact est le plus concret pour les occupants. Dans chaque chambre ou zone rafraîchie, on identifie les unités intérieures de climatisation pour y intégrer une passerelle Wi-Fi. On prévoit des capteurs d’ambiance température/humidité discrètement positionnés, des têtes thermostatiques connectées sur les radiateurs, ou des modules de régulation pour planchers chauffants.
- En toiture et en cuisine (la ventilation et l’extraction) : sur les Centrales de Traitement d’Air (CTA) et les caissons d’extraction de VMC ou de cuisine, la pré-visite détermine les relais connectés à installer.
- Dans la baie informatique : on vérifie les switches du site et l’emplacement où sera implanté le cerveau du réseau : un mini-serveur local souverain, son alimentation et la passerelle LoRa/BACnet.
Le cœur de la pré-visite se joue l’armoire électrique ouverte, lampe torche en main, pour s’assurer que chaque pièce matérielle prévue rentrera sans bousculer l’existant. On traque les ports RJ45 libres sur les automates, la place sur rail DIN, l’alimentation disponible, ou la nécessité de poser un bridge Wi-Fi local quand tirer un câble réseau jusqu’au toit est impossible. Et quand les étiquettes sont illisibles, on rouvre les épais classeurs de DOE (Dossier des Ouvrages Exécutés) pour vérifier chaque départ.
Le travail d’inventaire zone par zone est la condition sine qua non d’un projet réussi : il est nécessaire pour établir un chiffrage matériel correct tout en sachant exactement quelle pièce du bâtiment va gagner en intelligence.
L’enjeu : traduire la donnée technique en aide à la décision
Une fois l’infrastructure matérielle posée grâce à la BOM, notre objectif est de connecter ces appareils en ajoutant une surcouche ouverte via une passerelle réseau et le superviseur. L’essence de cette démarche ne consiste pas à superposer de belles courbes de températures sur un écran que personne ne regardera. L’enjeu est beaucoup plus ambitieux : il s’agit d’industrialiser la donnée de la chaufferie pour la traduire en informations utiles, compréhensibles et adaptées aux différents acteurs pour optimiser confort, consommation, et travaux d’amélioration du bâtiment.
Pour le propriétaire, l’interface devient un outil financier d’une redoutable précision. La plateforme s’articule autour d’un diptyque clair qui découple ce que nous optimisons de ce que le client choisit :
- Les économies réalisées : le chiffre opposable (en kWh et euros), avec la baisse mesurée de la facture, calculée de manière automatisée par rapport à l’historique du bâtiment.
- Le gaspillage évité : la valeur économique de l’énergie non consommée grâce à notre optimisation technique, indépendamment des choix de confort de l’établissement (excellent indicateur même si le client choisit de chauffer fort).
Pour le personnel soignant et l’exploitant, le superviseur devient le poste de pilotage du confort et de la robustesse : ils peuvent enfin surveiller les alertes canicule de manière automatisée, traiter les dérives en temps réel (comme une vanne défaillante), et ajuster les températures, zone par zone, en fonction de l’exposition des pièces ou des plannings d’occupation.
En sortant la donnée des sous-sols pour la rendre accessible à tous via des tableaux de bord, nous transformons une vieille armoire électrique en un outil collaboratif d’aide à la décision. Ce système couvre non seulement le risque réglementaire (décret BACS, décret Tertiaire), mais il apporte sa propre rentabilité, sans nécessiter d’heures d’ingénierie et des centaines de milliers d’euros d’investissements matériels.
Reprendre les clés de son bâtiment
Face aux canicules à répétition, ajuster la température zone par zone en fonction de l’exposition et suivre ses consommations est le strict minimum. C’est une question de sobriété, mais aussi de santé publique lorsqu’il s’agit de protéger des personnes vulnérables en EHPAD. Face à cette exigence, le décret BACS est l’occasion pour les propriétaires de reprendre possession des données de leur propre bâtiment.



















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